Elle sortit un deuxième plat du four :
— Allez-y… retournez ces pommes de terre pour qu’elles dorent aussi de l’autre côté.
Bryan s’empressa de s’atteler à la tâche :
— Vous avez laissé tout ça dans le four pendant que nous étions là-bas ? Notre déjeuner aurait pu brûler !
— Il n’y avait pas grand risque. Le four est muni d’un rhéostat.
— C’est un genre de cerveau électrique, non ?
Lucy lui jeta un rapide coup d’œil :
— Si on veut. Maintenant, remettez le plat dans le four. Tenez, prenez-le avec ce gant. Non, sur la grille du bas… je veux garder celle du haut pour le pudding.
Bryan obéit, et laissa échapper une exclamation de douleur.
— Vous vous êtes brûlé ?
— Un peu. Ce n’est rien. Quel sport dangereux que la cuisine !
— J’imagine que vous ne le pratiquez pas souvent ?
— Si, plus souvent qu’à mon tour, au contraire. Mais pas ce genre de cuisine. Je réussis très bien les œufs à la coque — quand je n’oublie pas de surveiller la pendule. Et aussi les œufs au bacon. Et je suis capable de faire griller un steak, ou d’ouvrir une boîte de potage. J’ai chez moi un petit réchaud électrique.
— Vous vivez à Londres ?
— Oui, si on peut appeler ça vivre.
Le ton exprimait le découragement. Il observa Lucy tandis que celle-ci versait dans le plat la pâte du Yorkshire pudding.
— Quelle merveille ! soupira-t-il.
Débarrassée de ses soucis immédiats, Lucy reporta son attention sur lui :
— Quoi ? Cette cuisine ?
— Oui. Elle me rappelle la nôtre… quand j’étais petit garçon.
Lucy fut frappée par ce qu’elle percevait de vulnérable, d’un peu perdu chez Bryan Eastley. À le regarder de près, elle le vit plus âgé qu’elle ne l’avait jugé de prime abord. Il devait friser la quarantaine. On avait du mal à penser à lui comme au père d’Alexander. Il lui rappelait une foule de jeunes pilotes qu’elle avait connus, adolescente, pendant la guerre. Elle avait grandi dans le monde de l’après-guerre et elle y avait fait son chemin, mais Bryan lui donnait l’impression de n’avoir ni bougé ni grandi, d’être resté le même malgré le passage des années. Quand il se remit à parler, il ne fit que confirmer cette impression. Il était revenu s’asseoir à la table de la cuisine.
— C’est un monde difficile, n’est-ce pas ? marmonna-t-il. On a du mal à y trouver ses marques… On n’y est pas vraiment préparé.
Lucy se souvint de ce que lui avait dit Emma :
— Vous étiez pilote de chasse, n’est-ce pas ? Vous avez reçu la Distinguished Flying Cross.
— C’est le genre de distinctions qui n’arrangent rien. Sous prétexte qu’on vous a donné une médaille, les gens essayent de vous faciliter l’existence. On vous procure du travail, et tout ça. C’est très gentil de leur part. Mais ce sont toujours des postes dans des bureaux, et on n’est pas forcément fait pour rester assis du matin au soir à s’escrimer sur des colonnes de chiffres… J’avais quelques idées, vous savez, j’ai essayé une ou deux fois de monter des trucs. Mais on ne réussit pas tout seul, il faut trouver des gens qui acceptent d’investir. Si j’avais un minimum d’argent…
Il se tut un instant, perdu dans ses pensées.
— Vous n’avez pas connu Edith, ma femme ? reprit-il. Non, bien sûr. Elle n’avait pas grand-chose de commun avec cette bande. Elle était plus jeune, d’abord. Elle s’était engagée dans les Auxiliaires féminines. Elle disait toujours que son vieux était cinglé. Et il l’est vraiment, vous savez. Il est obsédé par l’argent, et ça le rend hargneux. Et il ne peut même pas se dire qu’il l’emportera avec lui dans la tombe. À sa mort, tout sera partagé. La part d’Edith reviendra à Alexander, bien entendu. Mais il ne pourra pas y toucher jusqu’à sa majorité.
— Je vous demande pardon, mais je vais encore vous demander de me libérer la table. J’ai besoin de…
À cet instant, Alexander et Stoddart-West firent irruption dans la cuisine, le souffle court et les joues cramoisies.
— Salut, Bryan ! dit gentiment Alexander en apercevant son père. C’est donc ici que tu étais fourré. Mince alors ! pour un rôti de bœuf, il se pose un peu là ! Il y a aussi du Yorkshire pudding ?
— Mais oui.
— Le Yorkshire pudding qu’on nous sert à la pension est infect — tout mou, et tout dégoulinant.
— Poussez-vous un peu, dit Lucy. Je n’ai pas terminé.
— Faites beaucoup de sauce. Est-ce qu’on pourra en avoir deux saucières pleines ?
— Oui.
— Good-oh ! s’exclama Stoddart-West en soignant sa prononciation australienne.
— Je n’aime pas quand elle ressemble à de la lavasse, dit Alexander avec une pointe d’anxiété.
— Elle n’y ressemblera pas.
— C’est un vrai cordon bleu, confia Alexander à son père.
Lucy eut, un bref instant, l’impression que les rôles étaient inversés. Alexander parlait comme un père attentionné s’adressant à son fils.
— On peut vous aider, miss Eyelesbarrow ? demanda poliment Stoddart-West.
— Oui, vous pouvez m’aider. Alexander, allez sonner le gong. James, vous voulez bien porter ce plateau à la salle à manger ? Et vous, Mr Eastley, pouvez-vous vous charger du rôti ? J’apporterai les pommes de terre et le Yorkshire pudding.
— Il y a un type de Scotland Yard à la maison, dit Alexander. Vous croyez qu’il va déjeuner avec nous ?
— Je ne sais pas ce que votre tante a prévu.
— Oh ! je ne pense pas que tante Emma y verrait une objection… elle est très hospitalière. Mais je n’en dirai pas autant d’oncle Harold. Il est vraiment à cran depuis que cette histoire a éclaté.
Alexander, à l’instant de franchir le seuil avec son plateau, se retourna pour ajouter une dernière information :
— Mr Wimborne est dans la bibliothèque avec le type de Scotland Yard. Mais il ne restera pas à déjeuner, il a dit qu’il repartait pour Londres. Viens, Stodders — ah, il est déjà au gong !
Le gong éclata dans le hall d’entrée. Stoddart-West était artiste en la matière. Il se donna à fond, et toute conversation devint impossible.
Bryan emporta le rôti, Lucy le suivit avec les légumes, puis revint dans la cuisine pour y prendre les deux saucières bien remplies à l’intention des garçons. Mr Wimborne enfilait ses gants dans l’entrée quand Emma dévala les marches pour le rejoindre :
— Vous êtes sûr que vous ne voulez pas déjeuner avec nous, Mr Wimborne ? Tout est déjà prêt !
— Non, j’ai un rendez-vous important à Londres. Et ce train comporte un wagon-restaurant.
— Merci encore d’être venu, dit Emma avec reconnaissance.
Mr Wimborne lui prit la main et la garda dans la sienne :
— Vous n’avez aucune raison de vous inquiéter, ma chère petite. Je vous présente l’inspecteur Craddock, qui est chargé de l’enquête. Il reviendra en début d’après-midi pour discuter de certains points susceptibles de l’aider dans son enquête. Mais, je vous le répète, vous n’avez aucune raison de vous inquiéter.
Il se tourna vers Craddock :
— M’autorisez-vous à répéter à miss Crackenthorpe ce que vous venez de me confier ?
— Bien sûr, cher monsieur.
— L’inspecteur Craddock me disait il y a un instant que, selon toute vraisemblance, il ne s’agit pas d’une affaire purement locale. On pense que la victime venait de Londres, et qu’elle était sans doute étrangère.
La voix d’Emma Crackenthorpe se durcit :
— Une étrangère… Elle n’était pas française, non ?
Mr Wimborne, de toute évidence, s’était voulu rassurant. Il parut légèrement décontenancé. Le regard de l’inspecteur Craddock allait et venait de son visage à celui d’Emma.
Pourquoi miss Crackenthorpe avait-elle aussi vite sauté à la conclusion que la victime pouvait être française ? Et pourquoi cette idée semblait-elle à ce point la perturber ?