Une personne calme. Pas stupide. Mais pas non plus d’une intelligence fracassante. Une de ces femmes agréables et reposantes, que les hommes acceptent sans se poser de questions, et qui possèdent l’art de faire d’une maison un foyer, d’y créer une atmosphère de détente et d’harmonie sereine. Ainsi devait être, songea-t-il, Emma Crackenthorpe.
On sous-estime souvent ce genre de créatures. Sous des dehors placides, il leur arrive d’abriter une vraie force de caractère. Et peut-être, se dit Craddock, la clef du mystère de la femme dans le sarcophage se trouvait-elle enfouie au plus profond des pensées secrètes d’Emma Crackenthorpe.
Tout en se faisant ces réflexions, il posait une série de questions anodines.
— Je suppose qu’il n’y a pas grand-chose que vous n’ayez déjà déclaré à l’inspecteur Bacon, avait-il préludé, aussi ne vous ennuierai-je pas longtemps avec mes interrogations.
— Je vous en prie. Demandez-moi ce que vous voudrez.
— Comme Mr Wimborne vous l’a signalé, nous sommes parvenus à la conclusion que la victime n’était pas originaire de la région. Cela peut représenter un soulagement pour vous — c’est du moins ce que Mr Wimborne laissait entendre. Pour nous, en revanche, cela complique beaucoup la situation. Il sera moins facile de l’identifier.
— Mais elle n’avait donc rien ? Pas de sac à main ? Pas de papiers ?
Craddock secoua la tête :
— Pas de sac à main. Et rien dans les poches.
— Vous n’avez aucune idée de son nom ? Ni de l’endroit d’où elle venait ? Vraiment rien ?
Elle veut savoir qui était cette femme, songea Craddock. Elle serait prête à tout pour en avoir le cœur net. A-t-elle manifesté ce souci depuis le début ? D’après ce que m’a dit Bacon, je n’en ai pas l’impression. Et pourtant, il est malin comme un singe…
— Nous ne savons rien d’elle, reprit-il. C’est pourquoi nous espérions que l’un ou l’autre d’entre vous pourrait nous aider. Êtes-vous certaine que vous n’êtes pas en mesure de le faire ? Même si vous ne l’avez pas reconnue, n’auriez-vous pas au moins une idée sur la personne qu’elle pourrait être ?
Il lui sembla, mais peut-être était-ce un effet de son imagination, qu’Emma marquait une courte hésitation avant de lui répondre.
— Une idée ? Je n’en ai pas la moindre, affirma-t-elle.
Imperceptiblement, l’inspecteur Craddock changea d’attitude. Sa voix prit une intonation plus dure :
— Pourquoi, quand Mr Wimborne vous a dit que la femme était une étrangère, avez-vous tout de suite songé qu’il pouvait s’agir d’une Française ?
Emma ne fut pas décontenancée. Elle se contenta de hausser légèrement les sourcils :
— J’ai fait ça ? C’est bien possible. Je ne sais vraiment pas pourquoi… si ce n’est qu’on a toujours tendance à décréter que tous les étrangers sont des Français avant de chercher à savoir de quelle nationalité ils sont au juste. La plupart des étrangers ici sont d’ailleurs français, non ?
— Je ne dirais pas cela, miss Crackenthorpe. Pas de nos jours. Nous avons sur le sol anglais des gens de toutes nationalités : des Italiens, des Allemands, des Autrichiens, des Scandinaves…
— Oui, vous êtes sans doute dans le vrai.
— Vous n’aviez aucune raison particulière de penser qu’il y avait des chances que cette femme soit française ?
Elle ne s’empressa pas de le nier. Elle réfléchit un instant, puis secoua la tête et dit, comme à regret :
— Non. Je ne crois pas. Vraiment pas.
Et elle soutint calmement son regard. Craddock se tourna vers l’inspecteur Bacon. Celui-ci se pencha pour présenter un petit poudrier en métal émaillé :
— Reconnaissez-vous ceci, miss Crackenthorpe ?
Elle le prit pour l’examiner :
— Non. Ce n’est pas à moi, en tout cas.
— Vous ne voyez pas à qui il aurait pu appartenir ?
— Non.
— Dans ce cas, je crois que nous allons cesser de vous importuner — pour l’instant.
— Merci.
Elle leur adressa un bref sourire, se leva et quitta la pièce. Craddock — mais n’était-ce pas encore un tour que lui jouait son imagination ? — eut l’impression qu’elle y mettait une certaine hâte, comme si le soulagement lui avait donné des ailes.
— Vous croyez qu’elle sait quelque chose ? demanda Bacon.
— À un certain stade, répondit l’inspecteur Craddock d’un ton morose, on a tendance à croire que tous les gens en savent un peu plus que ce qu’ils veulent bien nous dire.
— Ce qui est d’ailleurs généralement le cas, confirma Bacon en se référant à sa longue expérience. Simplement, ajouta-t-il, ce qu’ils cachent n’a, le plus souvent, aucun rapport avec l’affaire en cours : des petits secrets de famille, des broutilles qu’ils redoutent de voir révélés au grand jour.
— Je le sais bien. Quoi qu’il en soit…
L’inspecteur Craddock ne devait jamais terminer sa phrase, car la porte, à cet instant précis, s’ouvrit sous une brusque poussée et le vieux Mr Crackenthorpe entra en traînant les pieds, visiblement en proie à une violente indignation :
— C’est du propre ! Scotland Yard vient enquêter dans cette maison et n’a même pas l’élémentaire courtoisie de s’adresser en priorité au chef de famille que je suis ! Qui est le maître ici, je vous le demande ? Répondez donc ? Qui est le maître ?
— C’est vous, bien sûr, Mr Crackenthorpe, répondit Craddock d’une voix conciliante en se levant de son fauteuil. Mais vous avez déjà eu un entretien avec l’inspecteur Bacon et, connaissant votre état de santé, nous avions jugé préférable de ne pas vous déranger une nouvelle fois. Le Dr Quimper nous avait dit que…
— Je dois reconnaître… je dois reconnaître que je ne suis pas au mieux de ma forme. Quant au Dr Quimper, il se prend un peu trop pour ma vieille nourrice. C’est un excellent praticien, certes, mais si je l’écoutais, je passerais ma vie sous les couvertures. Et avec ça, obsédé par la nourriture ! Vous auriez dû voir comment il m’a cuisiné, à Noël, à cause d’une petite indigestion de rien du tout. À croire que quelqu’un avait essayé de m’empoisonner. Qu’est-ce que j’avais mangé ? Quand ? Préparé par qui ? Servi par qui ? Une histoire de tous les diables ! Enfin, même si je ne suis pas très fringant ces temps-ci, vous pouvez compter sur moi pour vous aider dans toute la mesure du possible. Pensez donc : un meurtre dans ma maison — ou à tout le moins, dans ma grange. Un bâtiment qui ne manque pas d’intérêt, d’ailleurs. Époque élisabéthaine. L’architecte du coin ne veut pas le croire, mais il n’y entend rien du tout. 1580 au plus tard. Mais revenons à notre sujet. Que voulez-vous savoir ? Quelle est votre hypothèse ?
— Il est encore un peu tôt pour émettre des hypothèses, Mr Crackenthorpe. Nous nous efforçons toujours de savoir qui était cette femme.
— Une étrangère, à ce qu’on m’a donné à entendre.
— C’est ce que nous pensons.
— Un agent de l’ennemi ?
— Peu probable, à mon humble avis.
— Peu probable ! Peu probable ! Mais ces gens sont partout ! Ils infiltrent tout ! Je ne comprendrai jamais pourquoi le Home Office laisse faire. Ils espionnent nos secrets industriels. Voilà ce qu’elle était venue faire !
— À Brackhampton ?
— On y a construit partout des usines. Il y en a une derrière ma propriété.
Craddock lança un coup d’œil à Bacon qui répondit, laconique :
— Emballages métalliques.
— Allez donc savoir ce qu’ils font réellement ! Je ne peux pas les souffrir, ces types-là. Bon. Ce n’était pas une espionne. Elle était quoi, alors, d’après vous ? Vous pensez qu’elle avait une aventure avec l’un de mes précieux rejetons ? Dans ce cas, ce ne peut être qu’avec Alfred. Pas avec Harold, il est bien trop prudent. Quant à Cedric, il ne condescend pas à vivre dans ce pays, qui n’est pas assez bon pour lui. Admettons : c’était une petite amie d’Alfred. Une brute quelconque l’a suivie jusqu’ici, a compris qu’elle venait le retrouver et lui a réglé son compte. Que dites-vous de ça ?