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— Ç’a dû être une expérience pénible, je le crois bien volontiers, dit le jeune homme avec commisération.

Il referma son carnet et demanda encore :

— Vous allez rentrer en Angleterre ?

— Pas avant trois semaines. À moins que ce ne soit nécessaire ?

Il s’empressa de la rassurer :

— Oh ! non. Il n’y a rien que vous puissiez faire pour le moment. Si nous arrêtons quelqu’un, bien sûr…

Les choses en restèrent là.

Une lettre de miss Marple à son amie arriva au courrier. L’écriture en était serrée, d’une légèreté arachnéenne, avec de nombreuses phrases soulignées. Mais Mrs McGillicuddy la déchiffra sans mal car elle était depuis longtemps rompue à cet exercice. Miss Marple y relatait les faits avec un grand luxe de détails. Mrs McGillicuddy dévora le tout avec avidité et, sa lecture terminée, ressentit une immense satisfaction.

Elles leur avaient montré, Jane et elle, de quoi elles étaient capables !

11

— Vraiment, je ne comprends pas, maugréa Cedric Crackenthorpe.

Il se laissa glisser au pied du mur d’un parc à cochons délabré sans quitter Lucy Eyelesbarrow des yeux.

— Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?

— Ce que vous faites ici.

— Je gagne ma vie.

— À jouer les bonniches ?

— Vous datez, le rabroua Lucy. Le mot est périmé. Les bonniches ! Je suis une Aide-ménagère, une Employée de maison, l’Ange gardien des familles !

— Ne me dites pas que vous prenez plaisir à ce que vous faites : la cuisine, le ménage, les lits, les seaux pleins d’eau sale, le balai et la serpillière…

Lucy éclata de rire :

— Il y a quelques détails plus ou moins ragoûtants, mais cuisiner satisfait mes instincts créatifs, et quelque chose en moi se complaît à mettre de l’ordre et à jouer les tornades blanches.

— Je vis dans un désordre permanent, marmonna Cedric. Et j’aime ça, ajouta-t-il d’un air de défi.

— Vous en avez tout l’air.

— Dans ma petite maison d’Ibiza, la simplicité est de règle : deux tasses, trois assiettes et un plat, un lit, une table, deux chaises. Il y a de la poussière partout, des taches de peinture et des éclats de pierre — je sculpte aussi. Et personne n’a le droit de toucher à quoi que ce soit. Pas question d’avoir une femme dans les parages.

— À aucun titre ?

— Qu’entendez-vous par là ?

— Je me disais qu’un artiste comme vous a forcément une vie amoureuse.

— Ma vie amoureuse, comme vous dites, ne regarde que moi, s’offusqua Cedric. Je ne veux pas d’une femme qui vienne se mêler de tout sous prétexte de faire le ménage.

— Comme j’aimerais avoir accès à cette maison ! Histoire d’y relever le défi !

— N’y comptez pas.

— Je plaisantais, bien sûr.

Quelques pierres se détachèrent du mur. Cedric se retourna :

— Cette brave Madge… Je la revois comme si c’était hier. C’était une truie attachante, et une mère prolifique. Dix-sept porcelets à sa dernière portée, si mes souvenirs sont bons. Nous venions ici, l’après-midi, pour lui gratter le dos avec un bâton. Elle adorait ça.

— Comment a-t-on pu laisser cet endroit dans un tel état d’abandon ? La guerre ?

— Vous seriez prête à nettoyer et à ranger tout ça, je parie ? Vous êtes vraiment le genre de bonne femme à fourrer son nez partout. Je comprends mieux, maintenant, pourquoi vous étiez toute désignée pour découvrir un cadavre dans un sarcophage gréco-romain !

Il resta silencieux quelques secondes avant de poursuivre :

— Non, ce n’est pas la guerre. C’est mon père. À propos, que pensez-vous de lui ?

— Je n’ai guère eu le temps de penser.

— N’éludez pas la question. Il est méchant comme pas deux, et un peu cinglé, aussi, d’après moi. Bien entendu, il nous déteste tous — à l’exception, peut-être, d’Emma. Et tout ça, à cause du testament de mon grand-père.

Lucy le regarda d’un air intéressé.

— C’est lui, mon grand-père, qui a fait tout ce fric. Avec des biscuits secs et des biscuits salés ! Il a commencé par le sucré, puis, comme il voyait loin, il est passé aux canapés et aux petits pains fourrés, si bien qu’aujourd’hui, les cocktails continuent à nous enrichir ! Bref, un beau matin, mon père a décidé qu’il en avait par-dessus la tête du salé comme du sucré, et il s’est mis à sillonner l’Italie, la Grèce et les Balkans à la recherche d’œuvres d’art. Mon grand-père a pris ça très mal. Il a décrété que mon père n’était pas un homme d’affaires, qu’il ne valait pas tripette en tant qu’amateur d’art — ce qui n’était que trop vrai, dans un cas comme dans l’autre — et il a légué sa fortune à ses petits-enfants. Mon père aurait des revenus assurés, mais il ne pourrait pas toucher au capital. Vous savez ce qu’il a fait, alors ? Il n’a plus voulu dépenser un fifrelin. Il s’est installé ici et il s’est mis à économiser. Il a dû accumuler depuis, à mon avis, une fortune au moins égale à celle de son père. Et pendant ce temps, ni Harold, ni Alfred, ni Emma, ni moi-même n’avons touché un sou de l’argent de mon grand-père. Je suis un peintre fauché. Harold s’est lancé dans la finance, et il occupe aujourd’hui une position importante à la City. Il a, lui, le sens des affaires, même si j’ai entendu récemment certaines rumeurs alarmantes à son sujet. Alfred, quant à lui… pour ne rien vous cacher, dans la famille, on l’appelle Fredo-la-combine.

— Pourquoi ça ?

— Vous avez envie d’en savoir, des choses ! Parce qu’Alfred est le vilain petit canard de cette génération. Il n’est pas encore allé en prison, mais il s’en est plusieurs fois fallu d’un cheveu. Il travaillait au ministère du Ravitaillement pendant la guerre, et il en est parti pour des raisons peu avouables. Il y a eu ensuite une affaire douteuse de fruits en conserve, puis quelques problèmes à propos d’œufs importés. Rien de très grave, mais toujours des opérations plus ou moins louches.

— Vous ne craignez pas qu’il soit un peu déraisonnable de parler ainsi à quelqu’un que vous ne connaissez pas ?

— Pourquoi ? Vous êtes indicateur de police ?

— Je pourrais l’être.

— Je ne crois pas. Vous étiez déjà ici, à vous escrimer, avant que la police ne s’intéresse à nous. Je dirais plutôt…

Il s’interrompit en voyant sa sœur Emma pousser la barrière du jardin.

— Salut, Emma ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu me sembles bien préoccupée !

— Je le suis. Je voudrais te parler un instant, Cedric.

— Je dois retourner à la maison, déclara Lucy avec tact.

— Ne partez pas, tenta de la retenir Cedric. Ce meurtre a pratiquement fait de vous un membre de la famille.

— J’ai beaucoup à faire, se défendit Lucy. J’étais simplement venue chercher un peu de persil.

Déjà, elle battait en retraite en direction du potager.

Cedric la suivit du regard.

— Joli brin de fille, commenta-t-il. Qui est-elle en réalité ?

— Oh ! elle est assez connue, répondit Emma. C’est une spécialiste dans son domaine. Mais laissons là Lucy Eyelesbarrow, Cedric. Je suis horriblement inquiète. La police, semble-t-il, pense que la femme assassinée était une étrangère, peut-être une Française. Cedric, tu ne crois tout de même pas qu’il pourrait s’agir de… de Martine ?

* * *

Cedric la regarda un court instant sans comprendre :