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— Nous descendons des Rois, s’enflamma Mr Crackenthorpe. Par ma mère. C’est l’arbre généalogique de sa famille. Mon père, lui, n’était qu’un roturier. Un homme du commun ! Il ne m’aimait pas. Je lui étais trop supérieur. Je tenais de ma mère. J’avais un don naturel pour les arts, et ce vieil imbécile n’y comprenait rien. Je ne me souviens pas de ma mère — j’avais deux ans quand elle est morte. Elle était la dernière de sa famille. Ils n’avaient plus un sou, et elle a épousé mon père. Mais regardez-les : Édouard le Confesseur, Ethelred le Deuxième, père d’Édouard… ils sont tous là. Et c’était avant l’arrivée des Normands ! Ce n’est pas rien, n’est-ce pas ?

— Certainement pas.

— Je vais vous montrer encore autre chose.

Il la poussa à travers la pièce vers un énorme bahut de chêne. La pression de ses doigts sur son bras mettait Lucy très mal à l’aise. Le vieux Mr Crackenthorpe, décidément, ne manquait pas d’énergie.

— Vous voyez ceci ? Ça vient aussi de la famille de ma mère. Pur style élisabéthain. Il faut quatre hommes pour le déplacer. Vous vous demandez ce qu’il peut bien y avoir là-dedans, n’est-ce pas ? Vous voulez que je vous le montre ?

— Mais oui, montrez-le-moi, acquiesça poliment Lucy.

— Curieuse, hein ? Toutes les femmes sont des curieuses.

Il tira une clef de sa poche pour ouvrir une porte dans la partie inférieure du monument. De là, il sortit un coffret dont l’aspect moderne, presque neuf, détonnait. Il lui fallut prendre une nouvelle clef pour l’ouvrir.

— Regardez donc, ma chère. Vous savez ce que c’est ?

Tout en parlant, il avait saisi un rouleau de papier d’emballage qu’il renversa pour le vider de son contenu. La paume de sa main s’emplit de pièces d’or :

— Regardez-les, jeune fille. Regardez-les, prenez-les, touchez-les ! Vous savez ce que c’est ? Je parie que non ! Ce sont des souverains ! Et ils valent beaucoup plus cher que les affreuses coupures de papier qui nous servent de monnaie aujourd’hui ! Je les ai eus il y a bien longtemps. Et j’ai d’autres choses dans ce coffret. Un tas d’autres choses que je garde ici, bien à l’abri. Pour l’avenir… Emma ne le sait pas — personne n’en sait rien. Ce sera notre secret à nous, n’est-ce pas, petite ? Vous savez d’ailleurs pourquoi je vous en parle, et pourquoi je vous montre tout ça ?

— Pourquoi ?

— Parce que je ne voudrais pas que vous me preniez pour un vieillard malade et bon à rien. Il se sent encore plein de vie, le vieux, croyez-moi ! Ma femme est morte depuis longtemps. Elle se plaignait tout le temps, elle n’était jamais d’accord avec rien. Elle n’aimait pas les noms que j’avais donnés à mes enfants — de vrais noms saxons –, elle ne s’intéressait même pas à notre arbre généalogique. Je me moquais bien de ce qu’elle pouvait dire, d’ailleurs, et elle finissait toujours par céder — aucune volonté, aucun caractère. Pas comme vous, petite ! Vous, vous êtes une pouliche de race ! Et une sacrée belle pouliche, de vous à moi ! Je vais vous donner un conseil : ne vous jetez pas dans les bras d’un godelureau. Les jeunes gens sont des imbéciles ! Pensez à votre avenir. Attendez.

L’étreinte de ses doigts se resserra sur le bras de Lucy tandis qu’il se penchait pour lui susurrer à l’oreille :

— Je n’en dirai pas plus. Attendez. Ces idiots se figurent que je ne vais pas tarder à mourir. Mais ils se trompent ! Il se pourrait que je les enterre tous ! Et ce jour-là, on rira bien ! Oh ! oui, on rira bien ! Harold n’a pas d’enfant. Cedric et Alfred ne sont pas mariés. Emma… Emma ne se mariera plus, maintenant. Elle a un petit faible pour Quimper, mais Quimper n’épousera jamais Emma. Il y a Alexander, bien sûr. Oui, il y a Alexander… Mais je l’aime bien, Alexander, voyez-vous… Oui, c’est bizarre. J’aime bien Alexander.

Il se tut un instant et parut réfléchir, les sourcils froncés, puis :

— Eh bien, petite, qu’est-ce que vous dites de ça ? Hein ? Qu’est-ce que vous dites de ça ?

— Miss Eyelesbarrow…

C’était la voix d’Emma, de l’autre côté de la porte. Lucy bondit sur l’occasion :

— Miss Crackenthorpe m’appelle. Je dois y aller. Merci mille fois de m’avoir montré tout cela…

— N’oubliez pas… notre secret à tous les deux…

— Non, je ne l’oublierai pas, promit Lucy.

Et elle se précipita dans le hall en se demandant si elle venait bien de recevoir une demande en mariage… sous conditions.

* * *

Dermot Craddock se trouvait dans son bureau de Scotland Yard. Le coude posé sur la table, il tenait dans sa main droite le récepteur du téléphone et parlait en français, langue dans laquelle il ne se débrouillait pas trop mal.

— Ce n’est qu’une idée, n’est-ce pas, dit-il.

— Oui, mais c’est une bonne idée, répondit la voix à l’autre bout du fil. J’ai déjà lancé une série d’investigations dans ce milieu. Lorsqu’elles n’ont pas une vie de famille — ou un amant –, ces filles disparaissent très facilement et personne ne s’en inquiète. On se dit qu’elles sont parties en tournée, ou qu’il y a un nouvel homme dans leur vie — et que cela ne regarde qu’elles. Dommage que la photographie que vous m’avez envoyée soit d’aussi mauvaise qualité. La strangulation n’arrange personne. Mais nous n’y pouvons rien. Je vais maintenant étudier les derniers rapports de mes agents. Ils auront peut-être trouvé quelque chose. Au revoir, très cher.

À l’instant où il prenait congé de son interlocuteur, on glissa un petit papier sous les yeux de l’inspecteur Craddock :

Miss Emma Crackenthorpe

désire parler à l’inspecteur Craddock.

Objet : affaire de Rutherford Hall.

Il raccrocha et dit au planton :

— Faites entrer miss Crackenthorpe.

Ainsi, il ne s’était pas trompé. Emma Crackenthorpe savait quelque chose — rien de très important, peut-être, mais quelque chose. Et elle s’était décidée à le lui confier.

Il se leva à son entrée, lui serra la main, l’invita à s’asseoir et lui offrit une cigarette, qu’elle refusa. Puis il y eut un silence. Elle cherchait ses mots, songea Craddock. Il se pencha vers elle :

— Vous avez quelque chose à me dire, miss Crackenthorpe ? Puis je vous aider ? Quelque chose vous tracasse, n’est-ce pas ? Une broutille, peut-être, dont vous pensez probablement qu’elle n’a rien à voir avec notre affaire, mais qui pourrait tout de même la concerner. Et vous êtes venue pour m’en parler, c’est bien cela ? C’est peut-être en rapport avec l’identification de la victime ? Vous pensez savoir de qui il s’agissait ?

— Non, non, pas vraiment. Cela me paraît tout à fait improbable, mais…

— Mais pas tout à fait impossible, et c’est ce qui vous inquiète. Mieux vaut donc m’en parler, car nous pourrons peut-être ainsi vous délivrer de vos soucis.

Emma prit son temps pour répondre :

— Vous avez vu trois de mes frères. J’en avais un autre, Edmund, qui a été tué à la guerre. Peu de temps auparavant, il m’avait écrit de France.

Elle ouvrit son sac pour en extraire une lettre au papier jauni et la lut à voix haute :

J’espère que cela ne te causera pas un choc, Emma, mais je vais me marier — et avec une Française. Le tout s’est décidé très vite, mais je suis certain que Martine te plaira et que tu sauras veiller sur elle s’il devait m’arriver quelque chose. Je t’en dirai plus dans ma prochaine lettre — et je serai alors un homme marié. Annonce ça au vieux avec des ménagements — tu veux bien ? Il va probablement sauter au plafond.