Mr Wimborne accueillit son visiteur avec l’agacement poli d’un homme de loi confronté à un policier en exercice :
— Que puis-je faire pour vous, inspecteur ?
— Cette lettre…
Craddock poussa la lettre de Martine en direction de son interlocuteur. Celui-ci regarda la missive en pinçant les lèvres, l’effleura d’un doigt dégoûté, mais ne la prit pas. Ses joues s’étaient légèrement empourprées :
— C’était donc cela ! C’était donc cela ! J’ai reçu hier matin un courrier de miss Crackenthorpe m’informant de sa visite à Scotland Yard et de — hum ! — des raisons qui l’avaient motivée. Je dois avouer que je suis stupéfait — proprement stupéfait — d’apprendre cela aujourd’hui alors que j’aurais dû être mis au courant immédiatement, dès la minute où cette lettre est arrivée ! C’est absolument stu-pé-fiant !
L’inspecteur débita quelques platitudes pour laisser à Mr Wimborne le temps de reprendre ses esprits.
— Je n’ai jamais eu le moindre vent d’un prétendu mariage d’Edmund ! reprit celui-ci d’une voix indignée.
L’inspecteur Craddock argua que sans doute… la guerre… les circonstances dramatiques…
— Parlons-en, de la guerre ! aboya Mr Wimborne. Nous l’avons subie nous aussi ! L’immeuble voisin du nôtre a été bombardé et une grande partie des dossiers a été détruite. Pas les plus importants, bien sûr : ceux-là avaient été placés en lieu sûr, en dehors de Londres. Mais cela a tout de même causé beaucoup de désordre. À l’époque, c’était mon père qui s’occupait des intérêts des Crackenthorpe. Il est mort il y a six ans. Si un tel mariage avait effectivement eu lieu, nul doute qu’il m’en aurait parlé. J’ajoute que toute cette affaire me semble louche : cette femme qui réapparaît, après tant d’années… ce prétendu mariage… ce fils illégitime… Oui, très louche. Quelles preuves a-t-elle de ce qu’elle avance ? Voilà ce que j’aimerais savoir.
— Je vous comprends, dit Craddock. Mais si tout cela était vrai, quelles seraient sa position et celle de l’enfant ?
— Elle demanderait, je suppose, à ce que les Crackenthorpe assurent son entretien et celui de son fils.
— Oui, mais sur un plan juridique, en supposant qu’elle apporte les preuves dont vous parliez, à quels droits pourrait-elle prétendre ?
— Ah ! je vois où vous voulez en venir.
Mr Wimborne reprit ses lunettes, qu’il avait posées dans un geste d’irritation, et les chaussa pour fixer l’inspecteur d’un œil sagace :
— Elle ne saurait prétendre à quoi que ce soit — pour le moment. Mais, si elle prouvait que ce garçon est bien le fils d’Edmund Crackenthorpe, né dans les liens du mariage, alors l’enfant aurait une part de l’héritage de Josiah Crackenthorpe à la mort de Luther Crackenthorpe. Mieux, en tant que fils du fils aîné, il hériterait de Rutherford Hall.
— Pensez-vous que d’autres désirent hériter de cette propriété ?
— Pour y vivre ? Certainement pas, si vous voulez mon avis. Mais cette propriété, mon cher inspecteur, a pris une valeur considérable. Tout à fait considérable ! Terrains à bâtir, pour l’industrie aussi bien que pour le logement, et aujourd’hui situés au cœur même de Brackhampton. Oh ! oui, il s’agit là d’un très gros héritage…
— Dans l’état actuel des choses, tout cela, à la mort de Luther Crackenthorpe, doit revenir à Cedric ?
— En sa qualité d’aîné des fils vivants, il héritera, en effet, de la propriété.
— Cedric Crackenthorpe, d’après ce que j’ai cru comprendre, ne s’intéresse pas énormément à l’argent ?
Mr Wimborne lança à Craddock un regard glacial :
— Ah bon ? Voilà le genre d’affirmation que j’accueille toujours, si vous me permettez l’expression, en me tapotant le menton. Il existe sans nul doute, de par le monde, des créatures éthérées que l’argent n’intéresse pas. Mais pour ma part, je n’en ai jamais rencontré.
Mr Wimborne, à l’évidence, ne disait pas cela pour la première fois, mais y prenait toujours le même plaisir.
L’inspecteur Craddock s’empressa de mettre à profit cette éclaircie :
— Harold et Alfred Crackenthorpe semblent avoir été particulièrement perturbés par l’arrivée de cette lettre.
— Eh bien, ils n’ont pas tort, convint Mr Wimborne. Ils n’ont pas tort !
— Ils craignent de voir amputée leur part de l’héritage ?
— Certainement. Le fils d’Edmund Crackenthorpe — en supposant toujours qu’il s’agisse bien de son fils — aurait droit à un cinquième de l’argent.
— Serait-ce une si grosse perte ?
Mr Wimborne lui lança un regard perçant :
— Insuffisante pour justifier un assassinat, si c’est à cela que vous pensez.
— Je crois savoir, tout de même, qu’ils connaissent l’un comme l’autre de graves difficultés financières, murmura Craddock.
Et il soutint le regard appuyé de Mr Wimborne avec une parfaite impassibilité.
— Ah ! Je vois que la police a fait son enquête ! En effet, Alfred est dans une déconfiture quasi permanente. Il lui arrive d’avoir de l’argent, mais cela ne dure jamais longtemps. Et Harold, comme vous semblez l’avoir découvert, est actuellement dans une situation assez délicate.
— Sa prospérité ne serait donc qu’apparente ?
— Une façade ! Rien d’autre qu’une façade ! La moitié de ces hommes d’affaires de la City ne savent pas eux-mêmes s’ils sont solvables. Les bilans ne signifient pas grand-chose, on peut leur faire dire ce qu’on veut. Mais quand les avoirs enregistrés ne sont pas réalisables, et qu’ils sont menacés de faillite, quelle est votre situation ?
— Celle d’un homme qui a terriblement besoin d’argent.
— Ce qui n’est pas une raison pour qu’il ait étranglé la veuve de votre frère, dit Mr Wimborne. Et personne n’a assassiné Luther Crackenthorpe, qui est le seul dont la mort pourrait être utile aux membres de la famille. Ce qui fait qu’en vérité, inspecteur, je ne vois pas très bien où vous voulez en venir.
« Le pire, songea l’inspecteur Craddock, c’est qu’il ne le voyait pas très bien lui non plus. »
15
L’inspecteur Craddock avait fixé un rendez-vous à Harold Crackenthorpe dans les bureaux de ce dernier et y arriva à l’heure dite en compagnie du sergent Wetherall. La firme que dirigeait l’homme d’affaires occupait le quatrième étage d’un immeuble cossu, au cœur de la City. Le décor, ultra-moderne, était en soi un hymne à la réussite et à la prospérité.
Une réceptionniste à l’élégance discrète prit le nom de l’inspecteur, susurra quelques mots dans son interphone et se leva pour introduire les deux hommes auprès de Harold Crackenthorpe.
L’air plus sûr de lui que jamais dans son complet sombre de coupe irréprochable, Harold les attendait derrière un grand bureau recouvert de cuir. S’il était, selon les informations recueillies par l’inspecteur, tout près de faire la culbute, il n’en laissait rien paraître.
Il les regarda s’approcher avec toutes les apparences de la plus franche cordialité :
— Bonjour, inspecteur Craddock. Cette visite signifie, j’espère, que vous avez enfin du nouveau sur notre affaire ?
— Tel n’est pas le cas et je le déplore, Mr Crackenthorpe. Non, j’aimerais tout bonnement vous poser quelques questions.
— Des questions, encore ? Moi qui croyais vous avoir fourni toutes les réponses possibles et imaginables !