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— Ce cher sir Henry, murmura-t-elle. Toujours si gentil… Mais vraiment, c’est me faire trop d’honneur. Admettons que j’aie, peut-être, une vague connaissance de l’être humain. À force de vivre dans un village, voyez-vous…

Et d’ajouter, après avoir repris ses esprits :

— Bien entendu, le fait de ne pas être réellement sur le terrain me handicape quelque peu. Cela vous est d’une telle aide, ai-je toujours estimé, que les gens vous en rappellent d’autres… car les individus sont partout semblables, voyez-vous, et cela vous guide dans tous vos raisonnements.

Lucy semblait un peu interloquée, mais Craddock écoutait en hochant la tête d’un air approbateur.

— Mais vous êtes allée prendre le thé à Rutherford Hall, n’est-ce pas ?

— En effet. J’y ai passé un moment très agréable. J’étais un peu déçue de ne pas voir le vieux Mr Crackenthorpe — mais on ne peut pas tout avoir.

— Pensez-vous que si vous aviez devant vous le meurtrier, vous le reconnaîtriez ? demanda Lucy.

— Oh ! je n’irai pas jusqu’à prétendre une chose pareille, ma chère petite. Certes, on a toujours tendance à vouloir deviner. Mais, s’agissant d’un sujet aussi grave que le meurtre, la plus grande prudence est de mise. Il faut se contenter d’observer les personnes concernées — ou susceptibles de l’être — et se demander à qui elles vous font penser, qui elles vous rappellent.

— Comme Cedric et votre directeur de banque ?

— Le fils de mon directeur de banque, ma chère, se hâta de corriger miss Marple. Mr Eade lui-même — son père — ressemblait plutôt à Mr Harold : un homme à l’esprit profondément conservateur, mais sans doute un peu trop intéressé par l’argent — un homme, aussi, qui aurait fait n’importe quoi pour éviter un scandale.

Craddock sourit :

— Et Alfred ?

— Il me fait penser à Jenkins, le garagiste, répondit promptement miss Marple. Non qu’il lui soit jamais arrivé de voler à proprement parler un outil — mais il a toujours eu la mauvaise habitude de vous remplacer votre cric par un autre, de qualité inférieure, voire hors d’usage. Je me suis également laissé dire qu’il n’était pas toujours très honnête en ce qui concerne les batteries… encore que je ne connaisse pas grand-chose à la question. Toujours est-il que mon neveu Raymond lui a retiré sa clientèle pour aller s’adresser désormais au garage de Milchester.

« Quant à Emma, enchaîna miss Marple après un court silence, elle me rappelle beaucoup Géraldine Webb : toujours placide, assez mal fagotée, et sans cesse houspillée par sa vieille mère. Et puis un beau matin la mère meurt, Géraldine hérite une coquette somme d’argent, se fait couper les cheveux, s’offre une permanente, part en croisière et revient mariée à un charmant avocat. Ils ont aujourd’hui deux enfants.

La comparaison parlait d’elle-même.

— Pourquoi avez-vous fait allusion à un éventuel mariage d’Emma ? demanda Lucy. Les frères, apparemment, n’ont pas du tout apprécié.

Miss Marple dodelina de la tête :

— C’est vrai. Ainsi sont les hommes — aveugles à ce qui se passe sous leurs propres yeux. Je me demande si vous aviez, vous-même, remarqué quelque chose.

— Non, reconnut Lucy. C’est une idée qui ne m’avait pas effleurée. Ils me semblaient l’un et l’autre…

— Si vieux ? intervint miss Marple avec un petit sourire. Mais, en dépit de ses tempes grisonnantes, le Dr Quimper ne doit guère avoir plus de quarante ans, et on voit bien qu’il rêve d’un foyer. Quant à Emma Crackenthorpe, elle est plus jeune de quelques années et peut encore se marier et fonder une famille. La femme du docteur, à ce qu’on m’a dit, est morte assez jeune en mettant un enfant au monde.

— Oui, dit Lucy. Emma y a un jour fait allusion devant moi.

— Il doit souffrir de sa solitude, reprit miss Marple. Un médecin accablé de travail comme lui a besoin d’une épouse calme et compréhensive — et qui ne soit pas trop jeune.

— Dites-moi, chère miss Marple, demanda Lucy, sommes-nous en train de jouer les marieuses… ou de chercher un assassin ?

Miss Marple sourit et une petite lueur vint danser dans ses yeux :

— J’ai bien peur d’être une incorrigible romantique. Sans doute est-ce mon côté vieille fille. Pour ce qui me concerne, ma chère Lucy, vous avez rempli votre contrat. Si vous souhaitez vous offrir un petit voyage à l’étranger avant de reprendre le travail, il vous en reste encore le temps.

— Quitter Rutherford Hall ? Mais j’ai le virus, désormais ! Je suis pire que les deux garçons, qui passent leur temps à fureter partout pour trouver des indices ! Je les ai surpris, hier, plongés dans les poubelles. Et ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils cherchent, mais ils cherchent ! Si d’aventure, inspecteur, vous les voyez arriver, triomphants, avec un papier sur lequel on aura écrit : « Martine, si tu tiens à la vie, ne va pas à la Grange Longue », vous saurez que c’est moi qui ai eu pitié d’eux et qui ai écrit ce mot avant de le cacher dans le parc à cochons !

— Le parc à cochons ? releva miss Marple, soudain intéressée. On élève des porcs à Rutherford Hall ?

— Oh ! non, plus aujourd’hui. C’est simplement… un endroit où je vais de temps en temps.

Lucy avait rougi en prononçant ces mots. Miss Marple l’observait avec un intérêt grandissant.

— Qui est là-bas en ce moment ? demanda Craddock.

— Cedric y est toujours, et Bryan vient d’arriver pour le week-end. Harold et Alfred se sont annoncés pour demain. Tout se passe comme si vous aviez donné un coup de pied dans cette fourmilière, inspecteur Craddock.

Craddock sourit :

— Je les ai un peu secoués. Je leur ai demandé à chacun de me fournir leur emploi du temps détaillé pour la journée du 20 décembre.

— Ils vous l’ont donné ?

— Harold, oui. Alfred n’a pas pu — ou pas voulu.

— J’imagine qu’il doit être affreusement difficile de fournir des alibis, dit Lucy. Se rappeler les dates, les lieux, les heures… Et tout aussi difficile, pour vous, de les contrôler.

— C’est une affaire de temps et de patience, mais on finit toujours par y arriver.

Craddock consulta sa montre :

— Je dois me rendre à Rutherford Hall pour y voir Cedric, mais je voudrais d’abord passer chez le Dr Quimper.

— Vous en avez juste le temps. Il achève ses consultations vers 6 heures et demie. Il faut que j’y aille, moi aussi. Je dois maintenant m’occuper du dîner.

— Il y a encore un point sur lequel j’aimerais connaître votre opinion, miss Eyelesbarrow. Comment réagit la famille à propos de Martine et de cette histoire rocambolesque ?

— Ils sont tous furieux contre Emma depuis qu’elle est allée vous voir pour vous en parler — après avoir demandé conseil au Dr Quimper, lequel, d’après ce que j’ai compris, l’a encouragée à faire cette démarche. Harold et Alfred pensent que l’auteur de cette lettre avait des intentions malhonnêtes. Emma n’en est pas certaine. Cedric trouve la chose plutôt louche, lui aussi, mais ne semble pas y attacher beaucoup d’importance. Bryan, quant à lui, ne met pas sa sincérité en doute.

— Pourquoi ça ?

— Bryan est ainsi fait. Il prend les choses comme elles viennent. Il est persuadé qu’il s’agissait bien de la femme d’Edmund — ou plutôt de sa veuve — et qu’elle a été obligée de retourner précipitamment en France, mais que tôt ou tard elle donnera de ses nouvelles. Le fait qu’elle n’ait pas encore écrit ne le trouble pas dans la mesure où il n’écrit jamais lui-même. Bryan est plutôt quelqu’un de gentil. Il me fait penser à un bon chien qui attend toujours que quelqu’un l’emmène faire une petite promenade.