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— Je tenais d’abord à vous remercier, puisque c’est sur votre conseil que miss Crackenthorpe est venue me faire part de la lettre qu’elle avait reçue de la veuve de son frère — ou de la personne qui prétendait l’être.

— Ah ! ça ? Vous en avez tiré quelque chose ? À vrai dire, je ne lui ai pas expressément conseillé de vous en parler. Elle était décidée à le faire. Cette lettre l’avait plongée dans l’inquiétude. Et bien entendu, ses chers frères, comme un seul homme, s’opposaient à cette démarche.

— Pourquoi, à votre avis ?

Le médecin haussa les épaules :

— Ils craignaient que la dame en question ne dise la vérité, je suppose.

— C’est ce que vous pensez vous-même ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Je ne l’ai d’ailleurs pas lue, cette lettre. Mais elle émanait peut-être de quelqu’un qui avait eu connaissance des faits et cherchait à en tirer profit. En jouant sur la bonté naturelle d’Emma. C’était faire un mauvais calcul. Emma est bonne, certes, mais c’est le contraire d’une poire. Elle n’est pas femme à prendre une belle-sœur inconnue sous son aile sans lui avoir posé d’abord un certain nombre de questions.

Il fit une courte pause avant d’ajouter, soudain curieux :

— Mais pourquoi me demander mon opinion ? En quoi serais-je concerné ?

— Je suis venu vous interroger sur tout autre chose.

Le Dr Quimper parut intéressé.

— J’ai appris qu’il y a quelque temps — au moment de Noël, Mr Crackenthorpe avait eu un problème de santé assez sérieux.

Les traits du médecin se durcirent instantanément :

— En effet.

— Il s’agissait d’une sorte de trouble gastrique ?

— Exactement.

— C’est un peu délicat… Mr Crackenthorpe s’est vanté de sa bonne santé, en disant qu’il comptait bien enterrer tous les membres de sa famille. Et il a parlé de vous comme d’un… je vous demande pardon, docteur…

— Oh ! je vous en prie. Je ne fais pas grand cas de tout ce que mes patients disent de moi !

— Il vous a traité de vieil imbécile faiseur d’histoires.

Quimper sourit.

— Il m’a dit, continua Craddock, que vous lui aviez posé un tas de questions, que vous vouliez savoir non seulement tout ce qu’il avait bu et mangé, mais encore qui lui avait préparé le tout.

Le médecin ne souriait plus. Ses traits s’étaient durcis à nouveau :

— Continuez.

— Il a dit — je le cite : « À croire que quelqu’un avait essayé de m’empoisonner ! »

Un long silence suivit ces mots.

— Vous aviez réellement… un soupçon de cette nature ?

Quimper ne répondit pas tout de suite. Il se leva et se mit à arpenter la pièce. Puis, revenant vers Craddock :

— Qu’est-ce que vous espérez que je vous dise ? Vous croyez qu’un médecin peut lâcher des accusations d’empoisonnement sans la moindre preuve ?

— Je voulais simplement savoir — tout à fait entre nous, bien sûr — si cette idée vous était jamais venue à l’esprit.

Le Dr Quimper resta évasif :

— Le vieux Crackenthorpe s’alimente de façon on ne peut plus frugale. Mais quand la famille se réunit, Emma soigne particulièrement les repas. Résultat : une crise de gastro-entérite. Tous les symptômes étaient présents.

Craddock insista :

— Je vois. Mais vous n’avez pas éprouvé le moindre doute ? Vous n’avez pas été — comment dirais-je… intrigué ?

— Si, j’ai été intrigué. Fortement intrigué. Vous voilà satisfait ?

— Me voilà, en tout cas, intéressé, précisa Craddock. Qu’avez-vous alors soupçonné — ou redouté ?

— Les troubles gastriques prennent, bien entendu, des formes variées. Mais certains signes, dans ce cas précis, évoquaient plutôt un empoisonnement à l’arsenic qu’une simple gastro-entérite. Encore que la différence entre ces deux… dérangements soit parfois difficile à établir. D’autres, plus compétents que moi, s’y sont trompés et ont délivré en toute bonne foi des certificats de décès par gastro-entérite à des victimes d’empoisonnement.

— Finalement, et après enquête, qu’avez-vous conclu ?

— Il m’est apparu que mes soupçons n’étaient probablement pas fondés. Mr Crackenthorpe m’a assuré qu’il avait déjà eu des crises de cette nature avant que je ne devienne son médecin traitant. Elles survenaient toujours, m’a-t-il dit, à la suite de repas trop plantureux.

— C’est-à-dire dans les périodes où la maison était pleine de monde ?

— Oui. Mais pour ne rien vous cacher, Craddock, cette affaire m’a causé un vrai souci. Je suis allé jusqu’à écrire au vieux Dr Morris, avec qui j’étais associé à mes débuts, avant qu’il ne prenne sa retraite. Il avait eu Crackenthorpe pour patient. Je l’ai interrogé à propos de ces fameuses crises.

— Et il vous a répondu quoi ?

Quimper esquissa une grimace :

— Je me suis fait tirer les oreilles. Il m’a, en substance, traité d’imbécile. Ma foi…

Il haussa les épaules :

— Il avait sans doute raison.

— C’est à voir, murmura Craddock, pensif.

Puis il se résolut à parler franchement :

— Toute discrétion mise à part, docteur, vous savez comme moi qu’un certain nombre de personnes tireraient un bénéfice immédiat et considérable de la mort de Luther Crackenthorpe.

Le médecin hocha la tête.

Craddock poursuivit :

— L’homme est âgé — mais plein de vigueur, et décidé à vivre encore longtemps. Vous lui donneriez jusqu’à quatre-vingt-dix ans ?

— Sans problème. Il se ménage beaucoup, et jouit d’une excellente constitution.

— Et ses fils — et sa fille — se débattent tous dans des difficultés financières ?

— Laissez Emma en dehors de ceci. Elle n’a rien d’une empoisonneuse. Les indispositions dont je vous ai parlé surviennent toujours quand les autres sont là — jamais quand elle est seule avec son père.

« Précaution élémentaire, songea Craddock, si c’est elle qui a fait le coup. » Mais il se garda bien de le dire.

Il réfléchit un instant avant de reprendre, en choisissant soigneusement ses mots :

— Je suis très ignorant en la matière, mais — en supposant exacte cette hypothèse d’un empoisonnement — Mr Crackenthorpe n’a-t-il pas eu beaucoup de chance d’en réchapper ?

— C’est bien là que le bât blesse, dit Quimper, et vous venez d’y mettre le doigt. Voilà justement ce qui me fait penser que le vieux Morris a probablement eu raison de me traiter d’imbécile. Car il n’y a pas eu, à l’évidence, administration régulière de petites doses — selon la méthode classique, si j’ose m’exprimer ainsi, des empoisonneurs à l’arsenic. Crackenthorpe n’a jamais souffert de troubles gastriques chroniques. Et c’est ce qui donne leur caractère insolite à ces crises aussi soudaines que violentes. Si elles ne relèvent pas d’une cause naturelle, il faudrait supposer que l’empoisonneur a chaque fois raté son coup, ce qui paraît tout à fait invraisemblable.