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— Qu’est-ce que vous nous préparez ? demanda Stoddart-West, très intéressé.

— Un flan aux pêches.

— Good-oh !

— C’est presque l’heure du dîner, non ? s’inquiéta Alexander.

— Non, pas encore.

— Zut ! Je meurs de faim !

— Il y a un reste de cake au gingembre dans le garde-manger.

Les deux garçons, dans leur précipitation, se télescopèrent sur le seuil.

— Ils sont comme les sauterelles qui dévorent tout sur leur passage, commenta Lucy en riant.

— Toutes mes félicitations, grommela Craddock.

— À quel sujet… au juste ?

— Ne jouez pas les innocentes !

— Je ne comprends pas.

— Chapeau pour le travail, dit Craddock en tirant de sa poche le porte-photos contenant l’enveloppe.

— Mais enfin, de quoi parlez-vous ?

— De ceci, très chère mademoiselle.

Il sortit à demi l’enveloppe du porte-photos.

Lucy le regardait faire, interloquée.

Il se sentit perdre pied :

— Ce n’est pas vous qui avez fabriqué cet « indice » et qui l’avez déposé dans la chaufferie pour que les garçons l’y découvrent ? Vite… répondez-moi !

— Je n’ai pas la moindre idée de ce dont vous me parlez, se défendit Lucy. Vous voulez dire que… ?

Apercevant Bryan qui revenait, Craddock remit vivement l’enveloppe dans le porte-photos et le tout dans sa poche.

— Cedric est dans la bibliothèque, dit Bryan. Vous pouvez y aller.

Il reprit sa place contre le vaisselier. Et l’inspecteur Craddock s’en fut vers la bibliothèque.

* * *

Cedric Crackenthorpe semblait ravi de la visite de l’inspecteur.

— Alors, on est venu fureter un peu dans le secteur ? lança-t-il gaiement en l’apercevant. Ça progresse ?

— Lentement, lentement, Mr Crackenthorpe. Mais sûrement.

— Vous avez identifié la victime ?

— Pas de façon certaine, mais nous avons de fortes présomptions.

— Bravo !

— Ceci nous amène cependant à revenir sur un certain nombre d’informations recueillies auprès des membres de votre famille. Je commence par vous, puisque vous êtes sur les lieux.

— Je ne vais d’ailleurs pas tarder à vous fausser compagnie. Je compte repartir pour Ibiza demain ou après-demain.

— Raison de plus pour ne pas perdre de temps.

— Allez-y donc.

— J’aimerais, si vous le voulez bien, que vous me disiez ce que vous avez fait, très précisément, le 20 décembre dernier.

Cedric lui lança un bref coup d’œil. Puis il se laissa retomber dans son fauteuil, bâilla, affecta la plus grande nonchalance et adopta l’air de quelqu’un qui cherche à rassembler ses souvenirs :

— Eh bien, comme je vous l’ai déjà dit, j’étais encore à Ibiza. Le problème, c’est que chaque nouveau jour y est semblable au précédent : peinture le matin, sieste l’après-midi entre 15 et 17 heures. Peut-être quelques dessins ensuite, si la lumière est bonne. Ensuite apéritif au café Piazza — c’est tantôt avec le maire, tantôt avec le toubib. Après ça, dîner sur le pouce avant d’aller rejoindre mes amis au Scotty’s Bar, où je passe généralement mes soirées. C’est ce que vous vouliez savoir ?

— Ce que je veux, c’est la vérité, Mr Crackenthorpe.

Cedric se redressa sur son siège :

— C’est là une remarque bien insultante, inspecteur.

— Vous trouvez ? Vous m’avez bien dit, Mr Crackenthorpe, que vous aviez quitté Ibiza le 21 décembre pour arriver en Angleterre le même jour ?

— Et je vous le répète. Emma ? Hé, Emma !

Emma apparut dans l’embrasure de la porte communiquant avec la salle à manger et son regard passa de Cedric à l’inspecteur.

— Dis-moi, Emma, je suis bien arrivé ici le samedi précédant Noël ?

— Oui, répondit Emma, étonnée. À peu près à l’heure du déjeuner.

— Vous voyez ! triompha Cedric.

— Nous prendriez-vous pour des demeurés, Mr Crackenthorpe ? s’enquit Craddock d’une voix aimable. Comme si vous ne saviez pas que ce genre de détail est facile à vérifier ! Si vous voulez bien me montrer votre passeport…

Il se tut, attendant le document demandé.

— Impossible de remettre la main sur ce passeport de malheur, prétendit Cedric. Je l’ai cherché toute la matinée. Je voulais l’envoyer chez Cook pour qu’ils règlent mes formalités de départ.

— Je ne doute pas que vous le retrouverez le moment venu, Mr Crackenthorpe. En réalité, je n’en ai pas vraiment besoin. Votre entrée en Angleterre a été enregistrée dans la soirée du 19 décembre. Vous m’obligeriez en m’indiquant de façon précise quels ont été vos faits et gestes depuis ce moment-là jusqu’à votre arrivée ici, le 21 décembre à l’heure du déjeuner.

Cedric semblait réellement hors de lui :

— À coups de tampons et de formulaires, on fait de notre vie un enfer ! Voilà ce qui se passe quand un pays tombe sous la coupe des bureaucrates ! Vous ne pouvez plus aller où ça vous chante et faire ce dont vous avez envie ! Il y a toujours quelqu’un pour vous poser des questions ! Pourquoi toute cette histoire à propos du 20, d’ailleurs ? Qu’est-ce qu’il a de spécial, le 20 ?

— Il se trouve que c’est le jour où nous pensons que le crime a été commis. Vous pouvez refuser de me répondre, mais…

— Qui a dit que je refusais de répondre ? Laissez-moi le temps de réfléchir. Jusqu’à présent, vous n’étiez pas aussi précis sur les dates. Il y a donc du nouveau.

Craddock ne releva pas.

Cedric jeta un coup d’œil rapide en direction d’Emma.

— Je vous laisse, déclara aussitôt celle-ci.

Mais, à l’instant de franchir le seuil, elle se retourna vers son frère :

— C’est sérieux, Cedric. Si le crime a vraiment eu lieu le 20 décembre, il faut que tu dises à l’inspecteur Craddock ce que tu as fait ce jour-là.

Et elle sortit en refermant la porte.

— Cette bonne vieille Emma, s’attendrit Cedric. Bon, j’avoue. J’ai effectivement quitté Ibiza le 19 décembre. Je projetais de faire étape à Paris et d’y passer un jour ou deux avec quelques vieux copains sur la Rive Gauche. Mais il y avait dans l’avion une femme du tonnerre… La belle plante dans toute sa splendeur, quoi ! Pour tout dire, nous sommes partis bras dessus bras dessous. Elle était en route pour les États-Unis et devait passer quarante-huit heures à Londres pour régler je ne sais quelles affaires. Nous y sommes arrivés le 19, et nous sommes descendus au Kingsway Palace — au cas où vos informateurs ne vous l’auraient pas déjà signalé ! J’ai pris la chambre sous le nom de John Brown — on n’est jamais trop prudent dans ces situations-là.

— Et le 20 ?

Cedric fit une grimace :

— La matinée s’est passée à soigner une abominable gueule de bois.

— Et l’après-midi ?

— Laissez-moi réfléchir… J’ai musardé, comme dit l’autre. J’ai fait un tour à la National Gallery — ce qui est quand même du genre avouable. Je suis également allé voir un film : Rowenna of the Range. J’ai toujours eu un faible pour les westerns. Et celui-là valait le déplacement… Ensuite de quoi j’ai dû prendre un verre ou deux au bar de l’hôtel, et je suis monté faire un somme. Et puis, sur le coup de 10 heures, fabuleuse virée nocturne avec ma nouvelle conquête. On a fait la tournée des grands-ducs — au point que je ne serai pas fichu de vous citer le nom des boîtes où on a bu un verre. Ah ! si, en voilà au moins une… le Jumping Frog, je crois bien. Elle les connaissait toutes. On était fins saouls tous les deux, et je dois avouer que je ne me rappelle pas grand-chose de ce qui s’est passé ensuite, sinon que je me suis réveillé le lendemain matin avec une gueule de bois encore plus carabinée que la veille.