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Florent, ami des garcons, gate par son frere, accepte par Lisa, finit par s'ennuyer terriblement. Il avait cherche des lecons sans pouvoir en trouver. Il evitait, d'ailleurs, d'aller dans le quartier des Ecoles, ou il craignait d'etre reconnu. Lisa, doucement, lui disait qu'il ferait bien de s'adresser aux maisons de commerce; il pouvait faire la correspondance, tenir les ecritures. Elle revenait toujours a cette idee, et finit par s'offrir pour lui trouver une place. Elle s'irritait peu a peu de le rencontrer sans cesse dans ses jambes, oisif, ne sachant que faire de son corps. D'abord, ce ne fut qu'une haine raisonnee des gens qui se croisent les bras et qui mangent, sans qu'elle songeat encore a lui reprocher de manger chez elle. Elle lui disait:

-Moi, je ne pourrais pas vivre a revasser toute la journee. Vous ne devez pas avoir faim, le soir... Il faut vous fatiguer, voyez-vous.

Gavard, de son cote, cherchait une place pour Florent. Mais il cherchait d'une facon extraordinaire et tout a fait souterraine. Il aurait voulu trouver quelque emploi dramatique ou simplement d'une ironie amere, qui convint a " un proscrit. " Gavard etait un homme d'opposition. Il venait de depasser la cinquantaine, et se vantait d'avoir deja dit leur fait a quatre gouvernements. Charles X, les pretres, les nobles, toute cette racaille qu'il avait flanquee a la porte, lui faisaient encore hausser les epaules; Louis-Philippe etait un imbecile, avec ses bourgeois, et il racontait l'histoire des bas de laine, dans lesquels le roi citoyen cachait ses gros sous; quant a la republique de 48, c'etait une farce, les ouvriers l'avaient trompe; mais il n'avouait plus qu'il avait applaudi au Deux-Decembre, parce que, maintenant, il regardait Napoleon III comme son ennemi personnel, une canaille qui s'enfermait avec de Morny et les autres, pour faire des " gueuletons. " Sur ce chapitre, il ne tarissait pas; il baissait un peu la voix, il affirmait que, tous les soirs, des voitures fermees amenaient des femmes aux Tuileries, et que lui, lui qui vous parlait, avait, une nuit, de la place du Carrousel, entendu le bruit de l'orgie. La religion de Gavard etait d'etre le plus desagreable possible au gouvernement. Il lui faisait des farces atroces, dont il riait en dessous pendant des mois. D'abord, il votait pour le candidat qui devait " embeter les ministres " au Corps legislatif. Puis, s'il pouvait voler le fisc, mettre la police en deroute, amener quelque echauffouree, il travaillait a rendre l'aventure tres-insurrectionnelle. Il mentait, d'ailleurs, se posait eu homme dangereux, parlait comme si la " sequelle des Tuileries " l'eut connu et eut tremble devant lui, disait qu'il fallait guillotiner la moitie de ces gredins et deporter l'autre moitie " au prochain coup de chien. " Toute sa politique bavarde et violente se nourrissait de la sorte de hableries, de contes a dormir debout, de ce besoin goguenard de tapage et de droleries qui pousse un boutiquier parisien a ouvrir ses volets, un jour de barricades, pour voir les morts. Aussi, quand Florent revint de Cayenne, flaira-t-il un tour abominable, cherchant de quelle facon, particulierement spirituelle, il allait pouvoir se moquer de l'empereur, du ministere, des hommes en place, jusqu'au dernier des sergents de ville.

L'attitude de Gavard devant Florent etait pleine d'une joie defendue. Il le couvait avec des clignements d'yeux, lui parlait bas pour lui dire les choses les plus simples du monde, mettait dans ses poignees de main des confidences maconniques. Enfin, il avait donc rencontre une aventure; il tenait un camarade reellement compromis; il pouvait, sans trop mentir, parler des dangers qu'il courait. Il eprouvait certainement une peur inavouee, en face de ce garcon qui revenait du bagne, et dont la maigreur disait les longues souffrances; mais cette peur delicieuse le grandissait lui-meme, lui persuadait qu'il faisait un acte tres-etonnant, eu accueillant en ami un homme des plus dangereux. Florent devint sacre; il ne jura que par Florent; il nommait Florent, quand les arguments lui manquaient, et qu'il voulait ecraser le gouvernement une fois pour toutes.

Gavard avait perdu sa femme, rue Saint-Jacques, quelques mois apres le coup d'Etat. Il garda la rotisserie jusqu'en 1856. A cette epoque, le bruit courut qu'il avait gagne des sommes considerables en s'associant avec un epicier son voisin, charge d'une fourniture de legumes secs pour l'armee d'Orient. La verite fut qu'apres avoir vendu la rotisserie, il vecut de ses rentes pendant un an. Mais il n'aimait pas parler de l'origine de sa fortune; cela le genait, l'empechait de dire tout net son opinion sur la guerre de Crimee, qu'il traitait d'expedition aventureuse, " faite uniquement pour consolider le trone et emplir certaines poches. " Au bout d'un an, il s'ennuya mortellement dans son logement de garcon. Comme il rendait visite aux Quenu-Gradelle presque journellement, il se rapprocha d'eux, vint habiter rue de la Cossonnerie. Ce fut la que les Halles le seduisirent, avec leur vacarme, leurs commerages enormes. Il se decida a louer une place au pavillon de la volaille, uniquement pour se distraire, pour occuper ses journees vides des cancans du marche. Alors, il vecut dans des jacasseries sans fin, au courant des plus minces scandales du quartier, la tete bourdonnante du continuel glapissement de voix qui l'entourait. Il y goutait mille joies chatouillantes, beat, ayant trouve son element, s'y enfoncant avec des voluptes de carpe nageant au soleil. Florent allait parfois lui serrer la main, a sa boutique. Les apres-midi etaient encore tres-chaudes. Le long des allees etroites, les femmes, assises, plumaient. Des raies de soleil tombaient entre les tentes relevees, les plumes volaient sous les doigts, pareilles a une neige dansante, dans l'air ardent, dans la poussiere d'or des rayons. Des appels, toute une trainee d'offres et de caresses, suivaient Florent. " Un beau canard, monsieur?... Venez me voir... J'ai de bien jolis poulets gras... Monsieur, monsieur, achetez moi cette paire de pigeons... " Il se degageait, gene, assourdi. Les femmes continuaient a plumer en se le disputant, et des vols de fin duvet s'abattaient, le suffoquaient d'une fumee, comme chauffee et epaissie encore par l'odeur forte des volailles. Enfin, au milieu de l'allee, pres des fontaines, il trouvait Gavard, en manches de chemise, les bras croises sur la bavette de son tablier bleu, perorant devant sa boutique. La, Gavard regnait, avec des mines de bon prince, au milieu d'un groupe de dix a douze femmes. Il etait le seul homme du marche. Il avait la langue tellement longue, qu'apres s'etre fache avec les cinq ou six filles qu'il prit successivement pour tenir sa boutique, il se decida a vendre sa marchandise lui-meme, disant naivement que ces pecores passaient leur sainte journee a cancaner, et qu'il ne pouvait en venir a bout. Comme il fallait pourtant que quelqu'un gardat sa place, lorsqu'il s'absentait, il recueillit Marjolin qui battait le pave, apres avoir tente tous les menus metiers des Halles. Et Florent restait parfois une heure avec Gavard, emerveille de son intarissable commerage, de sa carrure et de son aisance parmi tous ses jupons, coupant la parole a l'une, se querellant avec une autre, a dix boutiques de distance, arrachant un client a une troisieme, faisant plus de bruit a lui seul que les cent et quelques bavardes ses voisines, dont la clameur secouait les plaques de fonte du pavillon d'un frisson sonore de tam-tam.