Gavard entrait. Il alla chercher Quenu dans la cuisine, l'air important. Quand il se fut assis de biais sur une petite table de marbre, laissant Florent sur sa chaise, Lisa dans son comptoir, et Quenu adosse contre un demi-porc, il annonca enfin qu'il avait trouve une place pour Florent, et qu'on allait rire, et que le gouvernement serait joliment pince!
Mais il s'interrompit brusquement, en voyant entrer mademoiselle Saget, qui avait pousse la porte de la boutique, apres avoir apercu de la chaussee la nombreuse societe causant chez les Quenu-Gradelle. La petite vieille, en robe deteinte, accompagnee de l'eternel cabas noir qu'elle portait au bras, coiffee du chapeau de paille noire, sans rubans, qui mettait sa face blanche au fond d'une ombre sournoise, eut un leger salut pour les hommes et un sourire pointu pour Lisa. C'etait une connaissance; elle habitait encore la maison de la rue Pirouette, ou elle vivait depuis quarante ans, sans doute d'une petite rente dont elle ne parlait pas. Un jour, pourtant, elle avait nomme Cherbourg, en ajoutant qu'elle y etait nee. On n'en sut jamais davantage. Elle ne causait que des autres, racontait leur vie jusqu'a dire le nombre de chemises qu'ils faisaient blanchir par mois, poussait le besoin de penetrer dans l'existence des voisins, au point d'ecouter aux portes et de decacheter les lettres. Sa langue etait redoutee, de la rue Saint-Denis a la rue Jean-Jacques Rousseau, et de la rue Saint-Honore a la rue Mauconseil. Tout le long du jour, elle s'en allait avec son cabas vide, sous le pretexte de faire des provisions, n'achetant rien, colportant des nouvelles, se tenant au courant des plus minces faits, arrivant ainsi a loger dans sa tete l'histoire complete des maisons, des etages, des gens du quartier. Quenu l'avait toujours accusee d'avoir ebruite la mort de l'oncle Gradelle sur la planche a hacher; depuis ce temps, il lui tenait rancune. Elle etait tres-ferree, d'ailleurs, sur l'oncle Gradelle et sur les Quenu; elle les detaillait, les prenait par tous les bouts, les savait " par coeur. " Mais depuis une quinzaine de jours, l'arrivee de Florent la desorientait, la brulait d'une veritable fievre de curiosite. Elle tombait malade, quand il se produisait quelque trou imprevu dans ses notes. Et pourtant elle jurait qu'elle avait deja vu ce grand escogriffe quelque part.
Elle resta devant le comptoir, regardant les plats, les uns apres les autres, disant de sa voix fluette:
-On ne sait plus que manger. Quand l'apres-midi arrive, je suis comme une ame en peine pour mon diner... Puis, je n'ai envie de rien... Est-ce qu'il vous reste des cotelettes panees, madame Quenu?
Sans attendre la reponse, elle souleva un des couvercles de l'etuve de melchior. C'etait le cote des andouilles, des saucisses et des boudins. Le rechaud etait froid, il n'y avait plus qu'une saucisse plate, oubliee sur la grille.
-Voyez de l'autre cote, mademoiselle Saget, dit la charcutiere. Je crois qu'il reste une cotelette.
-Non, ca ne me dit pas, murmura la petite vieille, qui glissa toutefois son nez sous le second couvercle. J'avais un caprice, mais les cotelettes panees, le soir, c'est trop lourd... J'aime mieux quelque chose que je ne sois pas meme obligee de faire chauffer.
Elle s'etait tournee du cote de Florent, elle le regardait, elle regardait Gavard, qui battait la retraite du bout de ses doigts, sur la table de marbre; et elle les invitait d'un sourire a continuer la conversation.
-Pourquoi n'achetez-vous pas un morceau de petit sale? demanda Lisa.
-Un morceau de petit sale, oui, tout de meme...
Elle prit la fourchette a manche de metal blanc posee au bord du plat, chipotant, piquant chaque morceau de petit sale. Elle donnait de legers coups sur les os pour juger de leur epaisseur, les retournait, examinait les quelques lambeaux de viande rose, en repetant:
-Non, non, ca ne me dit pas.
-Alors, prenez une langue, un morceau de tete de cochon, une tranche de veau pique, dit la charcutiere patiemment.
Mais mademoiselle Saget branlait la tete. Elle resta la encore un instant, faisant des mines degoutees au-dessus des plats; puis, voyant que decidement on se taisait et qu'elle ne saurait rien, elle s'en alla, en disant:
-Non, voyez-vous, j'avais envie d'une cotelette panee, mais celle qui vous reste est trop grasse... Ce sera pour une autre fois.
Lisa se pencha pour la suivre du regard, entre les crepines de l'etalage. Elle la vit traverser la chaussee et entrer dans le pavillon aux fruits.
-La vieille bique! grogna Gavard.
Et, comme ils etaient seuls, il raconta quelle place il avait trouvee pour Florent. Ce fut toute une histoire. Un de ses amis, monsieur Verlaque, inspecteur a la maree, etait tellement souffrant, qu'il se trouvait force de prendre un conge. Le matin meme le pauvre homme lui disait qu'il serait bien aise de proposer lui-meme son remplacant, pour se menager la place, s'il venait a guerir.
-Vous comprenez, ajouta Gavard, Verlaque n'en a pas pour six mois. Florent gardera la place. C'est une jolie situation... Et nous mettons la police dedans! La place depend de la prefecture. Hein! sera-ce assez amusant, quand Florent ira toucher l'argent de ces argousins!
Il riait d'aise, il trouvait cela profondement comique.
-Je ne veux pas de cette place, dit nettement Florent. Je me suis jure de ne rien accepter de l'empire. Je creverais de faim, que je n'entrerais pas a la prefecture. C'est impossible, entendez-vous, Gavard!
Gavard entendait et restait un peu gene. Quenu avait baisse la tete. Mais Lisa s'etait tournee, regardait fixement Florent, le cou gonfle, la gorge crevant le corsage. Elle allait ouvrir la bouche, quand la Sarriette entra, il y eut un nouveau silence.
-Ah bien! s'ecria la Sarriette avec son rire tendre, j'allais oublier d'acheter du lard... Madame Quenu, coupez-moi douze bardes, mais bien minces, n'est-ce pas? pour des alouettes... C'est Jules qui a voulu manger des alouettes... Tiens, vous allez bien, mon oncle?
Elle emplissait la boutique de ses jupes folles. Elle souriait a tout le monde, d'une fraicheur de lait, decoiffee d'un cote par le veut des Halles. Gavard lui avait pris les mains; et elle, avec son effronterie:
-Je parie que vous parliez de moi, quand je suis entree Qu'est-ce que vous disiez donc, mon oncle?
Lisa l'appela.
-Voyez, est-ce assez mince comme cela?
Sur un bout de planche, devant elle, elle coupait des bardes, delicatement. Puis, en les enveloppant:
-Il ne vous faut rien autre chose?
-Ma foi, puisque je me suis derangee, dit la Sarriette, donnez-moi une livre de saindoux... Moi, j'adore les pommes de terre frites, je fais un dejeuner avec deux sous de pommes de terre frites et une botte de radis... Oui, une livre de saindoux, madame Quenu.
La charcutiere avait mis une feuille de papier fort sur une balance. Elle prenait le saindoux dans le pot, sous l'etagere, avec une spatule de buis, augmentant a petits coups, d'une main douce, le tas de graisse qui s'etalait un peu. Quand la balance tomba, elle enleva le papier, le plia, le corna vivement, du bout des doigts.
-C'est vingt-quatre sous, dit-elle, et six sous de bardes, ca fait trente sous... Il ne vous faut rien autre chose?