-Dites, c'est bien demain soir que vous faites le boudin? demanda la Normande de son air riant.
Lisa resta froide. La colere, tres-rare chez elle, etait tenace et implacable. Elle repondit oui, sechement, du bout des levres.
-C'est que, voyez-vous, j'adore le boudin chaud, quand il sort de la marmite... Je viendrai vous en chercher.
Elle avait conscience du mauvais accueil de sa rivale. Elle regarda Florent, qui semblait l'interesser: puis, comme elle ne voulait pas s'en aller sans dire quelque chose, sans avoir le dernier mot, elle eut l'imprudence d'ajouter:
-Je vous en ai achete avant-hier, du boudin... Il n'etait pas bien frais.
-Pas bien frais! repeta la charcutiere, toute blanche, les levres tremblantes.
Elle se serait peut-etre contenue encore, pour que la Normande ne crut pas qu'elle prenait du depit, a cause de son noeud de dentelle. Mais on ne se contentait pas de l'espionner, on venait l'insulter, cela depassait la mesure. Elle se courba, les poings sur son comptoir; et, d'une voix un peu rauque:
-Dites donc, la semaine derniere, quand vous m'avez vendu cette paire de soles, vous savez, est-ce que je suis allee vous dire qu'elles etaient pourries devant le monde!
-Pourries!... mes soles pourries!... s'ecria la poissonniere, la face empourpree.
Elles resterent un instant suffoquees, muettes et terribles, au-dessus des viandes. Toute leur belle amitie s'en allait; un mot avait suffi pour montrer les dents aigues sous le sourire.
-Vous etes une grossiere, dit la belle Normande. Si jamais je remets les pieds ici, par exemple!
-Allez donc, allez donc, dit la belle Lisa. On sait bien a qui on a affaire.
La poissonniere sortit, sur un gros mot qui laissa la charcutiere toute tremblante. La scene s'etait passee si rapidement, que les trois hommes, abasourdis, n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Lisa se remit bientot. Elle reprenait la conversation, sans faire aucune allusion a ce qui venait de se passer, lorsque Augustine, la fille de boutique, rentra de course. Alors, elle dit a Gavard, en le prenant en particulier, de ne pas rendre reponse a monsieur Verlaque; elle se chargeait de decider son beau-fiere, elle demandait deux jours, au plus. Quenu retourna a la cuisine. Comme Gavard emmenait Florent, et qu'ils entraient prendre un vermout chez monsieur Lebigre, il lui montra trois femmes, sons la rue couverte, entre le pavillon de la maree et le pavillon de la volaille.
-Elles en debitent! murmura-t-il, d'un air envieux.
Les Halles se vidaient, et il y avait la, en effet, mademoiselle Saget, madame Lecoeur et la Sarriette, au bord du trottoir. La vieille fille perorait.
-Quand je vous le disais, madame Lecoeur, votre beau-frere est toujours fourre dans leur boutique... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?
-Oh! de mes yeux vu! Il etait assis sur une table. Il semblait chez lui.
-Moi, interrompit la Sarriette, je n'ai rien entendu de mal... Je ne sais pas pourquoi vous vous montez la tete.
Mademoiselle Saget haussa les epaules.
-Ah! bien, reprit-elle, vous etes encore d'une bonne pate, vous, ma belle!... Vous ne voyez donc pas pourquoi les Quenu attirent monsieur Gavard?... Je parie, moi, qu'il laissera tout ce qu'il possede a la petite Pauline.
-Vous croyez cela! s'ecria madame Lecoeur, bleme de fureur.
Puis, elle reprit d'une voix dolente, comme si elle venait de recevoir un grand coup:
-Je suis toute seule, je n'ai pas de defense, il peut bien faire ce qu'il voudra, cet homme... Vous avez entendu, sa niece est pour lui. Elle a oublie ce qu'elle m'a coute, elle me livrerait pieds et poings lies.
-Mais non, ma tante, dit la Sarriette, c'est vous qui n'avez jamais eu que de vilaines paroles pour moi.
Elles se reconcilierent sur-le-champ, elles s'embrasserent. La niece promit de ne plus etre taquine; la tante jura, sur ce qu'elle avait de plus sacre, qu'elle regardait la Sarriette comme sa propre fille. Alors mademoiselle Saget leur donna des conseils sur la facon dont elles devaient se conduire pour forcer Gavard a ne pas gaspiller son bien. Il fut convenu que les Quenu-Gradelle etaient des pas grand'chose, et qu'on les surveillerait.
-Je ne sais quel mic-mac il y a chez eux, dit la vieille fille, mais ca ne sent pas bon... Ce Florent, ce cousin de madame Quenu, qu'est-ce que vous en pensez, vous autres?
Les trois femmes se rapprocherent, baissant la voix.
-Vous savez bien, reprit madame Lecoeur, que nous l'avons vu, un matin, les souliers perces, les habits couverts de poussiere, avec l'air d'un voleur qui a fait un mauvais coup... Il me fait peur, ce garcon-la.
-Non, il est maigre, mais il n'est pas vilain homme, murmura la Sarriette.
Mademoiselle Saget reflechissait. Elle pensait tout haut:
-Je cherche depuis quinze jours, je donne ma langue aux chiens... monsieur Gavard le connait certainement... J'ai du le rencontrer quelque part, je me souviens plus...
Elle fouillait encore sa memoire, quand la Normande arriva comme une tempete. Elle sortait de la charcuterie.
-Elle est polie, cette grande bete de Quenu! s'ecria-t-elle, heureuse de se soulager. Est-ce qu'elle ne vient pas de me dire que je ne vendais que du poisson pourri! Ah! je vous l'ai arrangee!... En voila une baraque, avec leurs cochonneries gatees qui empoisonnent le monde!
-Qu'est-ce que vous lui aviez donc dit? demanda la vieille, toute fretillante, enchantee d'apprendre que les deux femmes s'etaient disputees.
-Moi! mais rien du tout! pas ca, tenez!... J'etais entree tres-poliment la prevenir que je prendrais du boudin demain soir, et alors elle m'a agonie de sottises... Fichue hypocrite, va, avec ses airs d'honnetete! Elle payera ca plus cher qu'elle ne pense.
Les trois femmes sentaient que la Normande ne disait pas la verite; mais elles n'en epouserent pas moins sa querelle avec un flot de paroles mauvaises. Elles se tournaient du cote de la rue Rambuteau, insultantes, inventant des histoires sur la salete de la cuisine des Quenu, trouvant des accusations vraiment prodigieuses. Ils auraient vendu de la chair humaine que l'explosion de leur colere n'aurait pas ete plus menacante. Il fallut que la poissonniere recommencat trois fois son recit.
-Et le cousin, qu'est-ce qu'il a dit? demanda mechamment mademoiselle Saget.
-Le cousin! repondit la Normande d'une voix aigue, vous croyez au cousin, vous!... Quelque amoureux, ce grand dadais!
Les trois autres commeres se recrierent. L'honnetete de Lisa etait un des actes de foi du quartier.
-Laissez donc! est-ce qu'on sait jamais, avec ces grosses sainte n'y touche, qui ne sont que graisse? Je voudrais bien la voir sans chemise, sa vertu!... Elle a un mari trop serin pour ne pas le faire cocu.
Mademoiselle Saget hochait la tete, comme pour dire qu'elle n'etait pas eloignee de se ranger a cette opinion. Elle reprit doucement:
-D'autant plus que le cousin est tombe on ne sait d'ou, et que l'histoire racontee par les Quenu est bien louche.