Pauline ecoutait, les yeux agrandis, ses deux petites mains croisees devotement.
-Mais, interrompit-elle, ce n'est pas l'histoire du monsieur qui a ete mange par les betes... C'est une autre histoire, dis, mon cousin?
-Attends, tu verras, repondit doucement Florent. J'y arriverai, a l'histoire du monsieur... Je te raconte l'histoire tout entiere.
-Ah! bien, murmura l'enfant d'un air heureux.
Pourtant elle resta pensive, visiblement preoccupee par quelque grosse difficulte qu'elle ne pouvait resoudre. Enfin, elle se decida.
-Qu'est-ce qu'il avait donc fait, le pauvre homme, demanda-t-elle, pour qu'on le renvoyat et qu'on le mit dans le bateau?
Lisa et Augustine eurent un sourire. L'esprit de l'enfant les ravissait. Et Lisa, sans repondre directement, profita du la circonstance pour lui faire la morale; elle la frappa beaucoup, en lui disant qu'on mettait aussi dans le bateau les enfants qui n'etaient pas sages.
-Alors, fit remarquer judicieusement Pauline, c'etait bien fait, si le pauvre homme de mon cousin pleurait la nuit.
Lisa reprit sa couture, en baissant les epaules. Quenu n'avait pas entendu. Il venait de couper dans la marmite des rondelles d'oignon qui prenaient, sur le feu, des petites voix claires et aigues de cigales pamees de chaleur. Ca sentait tres-bon. La marmite, lorsque Quenu y plongeait sa grande cuiller de bois, chantait plus fort, emplissant la cuisine de l'odeur penetrante de l'oignon cuit. Auguste preparait, dans un plat, des gras de lard. Et le hachoir de Leon allait a coups plus vifs, raclant la table par moments pour ramener la chair a saucisse qui commencait a se mettre en pate.
-Quand on fut arrive, continua Florent, on conduisit l'homme dans une ile nommee l'ile du Diable. Il etait la avec d'autres camarades qu'on avait aussi chasses de leur pays. Tous furent tres-malheureux. On les obligea d'abord a travailler comme des forcats. Le gendarme qui les gardait les comptait trois fois par jour, pour etre bien sur qu'il ne manquait personne. Plus tard, on les laissa libres de faire ce qu'ils voulaient; on les enfermait seulement la nuit, dans une grande cabane de bois, ou ils dormaient sur des hamacs tendus entre deux barres. Au bout d'un an, ils allaient nu-pieds, et leurs vetements etaient si dechires, qu'ils montraient leur peau. Ils s'etaient construit des huttes avec des troncs d'arbre, pour s'abriter contre le soleil, dont la flamme brule tout dans ce pays-la; mais les huttes ne pouvaient les preserver des moustiques qui, la nuit, les couvraient de boutons et d'enflures. Il en mourut plusieurs; les autres devinrent tout jaunes, si secs, si abandonnes, avec leurs grandes barbes, qu'ils faisaient pitie...
-Auguste, donnez-moi les gras, cria Quenu.
Et lorsqu'il tint le plat, il fit glisser doucement dans la marmite les gras de lard, en les delayant du bout de la cuiller. Les gras fondaient. Une vapeur plus epaisse monta du fourneau.
-Qu'est ce qu'on leur donnait a manger? demanda la petite Pauline profondement interessee.
-On leur donnait du riz plein de vers et de la viande qui sentait mauvais, repondit Florent, dont la voix s'assourdissait. Il fallait enlever les vers pour manger le riz. La viande, rotie et tres-cuite, s'avalait encore; mais bouillie, elle puait tellement, qu'elle donnait souvent des coliques.
-Moi, j'aime mieux etre au pain sec, dit l'enfant apres s'etre consultee.
Leon, ayant fini de hacher, apporta la chair a saucisse dans un plat, sur la table carree. Mouton, qui etait reste assis, les yeux sur Florent, comme extremement surpris par l'histoire, dut se reculer un peu, ce qu'il fit de tres-mauvaise grace. Il se pelotonna, ronronnant, le nez sur la chair a saucisse. Cependant, Lisa paraissait ne pouvoir cacher son etonnement ni son degout; le riz plein de vers et la viande qui sentait mauvais lui semblaient surement des saletes a peine croyables, tout a fait deshonorantes pour celui qui les avait mangees. Et, sur son beau visage calme, dans le gonflement de son cou, il y avait une vague epouvante, eu face de cet homme nourri de choses immondes.
-Non, ce n'etait pas un lieu de delices, reprit-il, oubliant la petite Pauline, les yeux vagues sur la marmite qui fumait. Chaque jour des vexations nouvelles, un ecrasement continu, une violation de toute justice, un mepris de la charite humaine, qui exasperaient les prisonniers et les brulaient lentement d'une fievre de rancune maladive. On vivait en bete, avec le fouet eternellement leve sur les epaules. Ces miserables voulaient tuer l'homme... On ne peut pas oublier, non ce n'est pas possible. Ces souffrances crieront vengeance un jour.
Il avait baisse la voix, et les lardons qui sifflaient joyeusement dans la marmite la couvraient de leur bruit de friture bouillante. Mais Lisa l'entendait, effrayee de l'expression implacable que son visage avait prise brusquement. Elle le jugea hypocrite, avec cet air doux qu'il savait feindre.
Le ton sourd de Florent avait mis le comble au plaisir de Pauline. Elle s'agitait sur le genou du cousin, enchantee de l'histoire.
-Et l'homme, et l'homme? murmurait-elle.
Florent regarda la petite Pauline, parut se souvenir, retrouva son sourire triste.
-L'homme, dit-il, n'etait pas content d'etre dans l'ile. Il n'avait qu'une idee, s'en aller, traverser la mer pour atteindre la cote, dont on voyait, par les beaux temps, la ligne blanche a l'horizon. Mais ce n'etait pas commode. Il fallait construire un radeau. Comme des prisonniers s'etaient sauves deja, on avait abattu tous les arbres de l'ile, afin que les autres ne pussent se procurer du bois. L'ile etait toute pelee, si nue, si aride sous les grands soleils, que le sejour en devenait plus dangereux et plus affreux encore. Alors l'homme eut l'idee, avec deux de ses camarades, de se servir des troncs d'arbres de leurs huttes. Un soir, ils partirent sur quelques mauvaises poutres qu'ils avaient liees avec des branches seches. Le vent les portait vers la cote. Le jour allait paraitre, quand leur radeau echoua sur un banc de sable, avec une telle violence, que les troncs d'arbres detaches furent emportes par les vagues. Les trois malheureux faillirent rester dans le sable; ils enfoncaient jusqu'a la ceinture; meme il y en eut un qui disparut jusqu'au menton, et que les deux autres durent retirer. Enfin ils atteignirent un rocher, ou ils avaient a peine assez de place pour s'asseoir. Quand le soleil se leva, ils apercurent en face d'eux la cote, une barre de falaises grises tenant tout un cote de l'horizon. Deux, qui savaient nager, se deciderent a gagner ces falaises. Ils aimaient mieux risquer de se noyer tout de suite que de mourir lentement de faim sur leur ecueil. Ils promirent a leur compagnon de venir le chercher, lorsqu'ils auraient touche terre et qu'ils se seraient procure une barque.
--Ah! voila, je sais maintenant! cria la petite Pauline, tapant de joie dans ses mains. C'est l'histoire du monsieur qui a ete mange par les betes.
-Ils purent atteindre la cote, poursuivit Florent; mais elle etait deserte, ils ne trouverent une barque qu'au bout de quatre jours... Quand ils revinrent a recueil, ils virent leur compagnon etendu sur le dos, les pieds et les mains devores, la face rongee, le ventre plein d'un grouillement de crabes qui agitaient la peau des flancs, comme si un rale furieux eut traverse ce cadavre a moitie mange et frais encore.
Un murmure de repugnance echappa a Lisa et a Augustine. Leon, qui preparait des boyaux de porc pour le boudin, fit une grimace. Quenu s'arreta dans son travail, regarda Auguste pris de nausees. Et il n'y avait que Pauline qui riait. Ce ventre, plein d'un grouillement de crabes, s'etalait etrangement au milieu de la cuisine, melait des odeurs suspectes aux parfums du lard et de l'oignon.