-Passez-moi le sang! cria Quenu, qui, d'ailleurs, ne suivait pas l'histoire.
Auguste apporta les deux brocs. Et, lentement, il versa le sang dans la marmite, par minces filets rouges, tandis que Quenu le recevait, en tournant furieusement la bouillie qui s'epaississait. Lorsque les brocs furent vides, ce dernier, atteignant un a un les tiroirs, au-dessus du fourneau, prit des pincees d'epices. Il poivra surtout fortement.
-Ils le laisserent la, n'est-ce pas? demanda Lisa. Ils revinrent sans danger?
-Comme ils revenaient, repondit Florent, le vent tourna, ils furent pousses en pleine mer. Une vague leur enleva une rame, et l'eau entrait a chaque souffle, si furieusement, qu'ils n'etaient occupes qu'a vider la barque avec leurs mains. Ils roulerent, ainsi en face des cotes, emportes par une rafale, ramenes par la maree, ayant acheve leurs quelques provisions, sans une bouchee de pain. Cela dura trois jours.
-Trois jours! s'ecria la charcutiere stupefaite, trois jours sans manger!
-Oui, trois jours sans manger. Quand le vent d'est les poussa enfin a terre, l'un d'eux etait si affaibli, qu'il resta sur le sable toute une matinee. Il mourut le soir. Son compagnon avait vainement essaye de lui faire macher des feuilles d'arbre.
A cet endroit, Augustine eut un leger rire; puis, confuse d'avoir ri, ne voulant pas qu'on put croire qu'elle manquait de coeur:
-Non, non, balbutia-t-elle, ce n'est pas de ca que je ris. C'est de Mouton... Regardez donc Mouton, madame.
Lisa, a son tour, s'egaya. Mouton, qui avait toujours sous le nez le plat de chair a saucisse, se trouvait probablement incommode et degoute par toute cette viande. Il s'etait leve, grattant la table de la patte, comme pour couvrir le plat, avec la hate des chats qui veulent enterrer leurs ordures. Puis il tourna le dos au plat, il s'allongea sur le flanc, en s'etirant, les yeux demi-clos, la tete roulee dans une caresse beate. Alors tout le monde complimenta Mouton; on affirma que jamais il ne volait, qu'on pouvait laisser la viande a sa portee. Pauline racontait tres-confusement qu'il lui lechait les doigts et qu'il la debarbouillait, apres le diner, sans la mordre.
Mais Lisa revint a la question de savoir si l'on peut rester trois jours sans manger. Ce n'etait pas possible.
-Non! dit-elle, je ne crois pas ca... D'ailleurs, il n'y a personne qui soit reste trois jours sans manger. Quand on dit: " Un tel creve de faim, " c'est une facon de parler. On mange toujours, plus ou moins... Il faudrait des miserables tout a fait abandonnes, des gens perdus.
Elle allait dire sans doute " des canailles sans aveu; " mais elle se retint, en regardant Florent. Et la moue meprisante de ses levres, son regard clair avouaient carrement que les gredins seuls jeunaient de cette facon desordonnee. Un homme capable d'etre reste trois jours sans manger etait pour elle un etre absolument dangereux. Car, enfin, jamais les honnetes gens ne se mettent dans des positions pareilles.
Florent etouffait maintenant. En face de lui, le fourneau, dans lequel Leon venait de jeter plusieurs pelletees de charbon, ronflait comme un chantre dormant au soleil. La chaleur devenait tres-forte. Auguste, qui s'etait charge des marmites de saindoux, les surveillait, tout en sueur; tandis que, s'epongeant le front avec sa manche, Quenu attendait que le sang se fut bien delaye. Un assoupissement de nourriture, un air charge d'indigestion flottait.
-Quand l'homme eut enterre son camarade dans le sable, reprit Florent lentement, il s'en alla seul, droit devant lui. La Guyane hollandaise, ou il se trouvait, est un pays de forets, coupe de fleuves et de marecages. L'homme marcha pendant plus de huit jours, sans rencontrer une habitation. Tout autour de lui, il sentait la mort qui l'attendait. Souvent, l'estomac tenaille par la faim, il n'osait mordre aux fruits eclatants qui pendaient des arbres; il avait peur de ces baies aux reflets metalliques, dont les bosses noueuses suaient le poison. Pendant des journees entieres, il marchait sous des voutes de branches epaisses, sans apercevoir un coin de ciel, au milieu d'une ombre verdatre, toute pleine d'une horreur vivante. De grands oiseaux s'envolaient sur sa tete, avec un bruit d'ailes terrible et des cris subits qui ressemblaient a des rales de mort; des sauts de singes, des galops de betes traversaient les fourres, devant lui, pliant les tiges, faisant tomber une pluie de feuilles, comme sous un coup de vent; et c'etait surtout les serpents qui le glacaient, quand il posait le pied sur le sol mouvant de feuilles seches, et qu'il voyait des tetes minces filer entre les enlacements monstrueux des racines. Certains coins, les coins d'ombre humide, grouillaient d'un pullulement de reptiles, noirs, jaunes, violaces, zebres, tigres, pareils a des herbes mortes, brusquement reveillees et fuyantes. Alors, il s'arretait, il cherchait une pierre pour sortir de cette terre molle ou il enfoncait; il restait la des heures, avec l'epouvante de quelque boa, entrevu au fond d'une clairiere, la queue roulee, la tete droite, se balancant comme un tronc enorme, tache de plaques d'or. La nuit, il dormait sur les arbres, inquiete par le moindre frolement, croyant entendre des ecailles sans fin glisser dans les tenebres. Il etouffait sous ces feuillages interminable; l'ombre y prenait une chaleur renfermee de fournaise, une moiteur d'humidite, une sueur pestilentielle, chargee des aromes rudes des bois odorants et des fleurs puantes. Puis, lorsqu'il se degageait enfin, lorsque, au bout de longues heures de marche, il revoyait le ciel, l'homme se trouvait en face de larges rivieres qui lui barraient la route; il les descendait, surveillant les echines grises des caimans, fouillant du regard les herbes charriees, passant a la nage, quand il avait trouve des eaux plus rassurantes. Au dela, les forets recommencaient. D'autres fois, c'etait de vastes plaines grasses, des lieues couvertes d'une vegetation drue, bleuies de loin en loin du miroir clair d'un petit lac. Alors, l'homme faisait un grand detour, il n'avancait plus qu'en tatant le terrain, ayant failli mourir, enseveli sous une de ces plaines riantes qu'il entendait craquer a chaque pas. L'herbe geante, nourrie par l'humus amasse, recouvre des marecages empestes, des profondeurs de boue liquide; et il n'y a, parmi les nappes de verdure, s'allongeant sur l'immensite glauque, jusqu'au bord de l'horizon, que d'etroites jetees de terre ferme, qu'il faut connaitre si l'on ne veut pas disparaitre a jamais. L'homme, un soir, s'etait enfonce jusqu'au ventre. A chaque secousse qu'il tentait pour se degager, la boue semblait monter a sa bouche. Il resta tranquille pendant pres de deux heures. Comme la lune se levait, il put heureusement saisir une branche d'arbre, au-dessus de sa tete. Le jour ou il arriva a une habitation, ses pieds et ses mains saignaient, meurtris, gonfles par des piqures mauvaises. Il etait si pitoyable, si affame, qu'on eut peur de lui. On lui jeta a manger a cinquante pas de la maison, pendant que le maitre gardait sa porte avec un fusil.
Florent se tut, la voix coupee, les regards au loin. Il semblait ne plus parler que pour lui. La petite Pauline, que le sommeil prenait, s'abandonnait, la tete renversee, faisant des efforts pour tenir ouverts ses yeux emerveilles. Et Quenu se fachait.
-Mais, animal! criait-t-il a Leon, tu ne sais donc pas tenir un boyau... Quand tu me regarderas! Ce n'est pas moi qu'il faut regarder, c'est le boyau... La, comme cela. Ne bouge plus, maintenant.
Leon, de la main droite, soulevait un long bout de boyau vide, dans l'extremite duquel un entonnoir tres-evase etait adapte; et, de la main gauche, il enroulait le boudin autour d'un bassin, d'un plat rond de metal, a mesure que le charcutier emplissait l'entonnoir a grandes cuillerees. La bouillie coulait, toute noire et toute fumante, gonflant peu a peu le boyau, qui retombait ventru, avec des courbes molles. Comme Quenu avait retire la marmite du feu, ils apparaissaient tous deux, lui et Leon, l'enfant, d'un profil mince, lui, d'une face large, dans l'ardente lueur du brasier, qui chauffait leurs visages pales et leurs vetements blancs d'un ton rose.