Lisa et Augustine s'interessaient a l'operation, Lisa surtout, qui gronda a son tour Leon, parce qu'il pincait trop le boyau avec les doigts, ce qui produisait des noeuds, disait-elle. Quand le boudin fut emballe, Quenu le glissa doucement dans une marmite d'eau bouillante. Il parut tout soulage, il n'avait plus qu'a le laisser cuire.
-Et l'homme, et l'homme? murmura de nouveau Pauline, rouvrant les yeux, surprise de ne plus entendre le cousin parler.
Florent la bercait sur son genou, ralentissant encore son recit, le murmurant comme un chant de nourrice.
-L'homme, dit-il, parvint a une grande ville. On le prit d'abord pour un forcat evade; il fut retenu plusieurs mois en prison... Puis on le relacha, il fit toutes sortes de metiers, tint des comptes, apprit a lire aux enfants; un jour meme, il entra, comme homme de peine, dans des travaux de terrassement... L'homme revait toujours de revenir dans son pays. Il avait economise l'argent necessaire, lorsqu'il eut la fievre jaune. On le crut mort, on s'etait partage ses habits; et quand il en rechappa, il ne retrouva pas meme une chemise... Il fallut recommencer. L'homme etait tres-malade. Il avait peur de rester la-bas... Enfin, l'homme put partir, l'homme revint.
La voix avait baisse de plus en plus. Elle mourut, dans un dernier frisson des levres. La petite Pauline dormait, ensommeillee par la fin de l'histoire, la tete abandonnee sur l'epaule du cousin. Il la soutenait du bras, il la bercait encore du genou, insensiblement, d'une facon douce. Et, comme on ne faisait plus attention a lui, il resta la, sans bouger, avec cette enfant endormie.
C'etait le grand coup de feu, comme disait Quenu. Il retirait le boudin de la marmite. Pour ne point crever ni nouer les bouts ensemble, il les prenait avec un baton, les enroulait, les portait dans la cour, ou ils devaient secher rapidement sur des claies. Leon l'aidait, soutenait les bouts trop longs. Ces guirlandes de boudin, qui traversaient la cuisine, toutes suantes, laissaient des trainees d'une fumee forte qui achevaient d'epaissir l'air. Auguste, donnant un dernier coup d'oeil a la fonte du saindoux, avait, de son cote, decouvert les deux marmites, ou les graisses bouillaient lourdement, en laissant echapper, de chacun de leurs bouillons creves, une legere explosion d'acre vapeur. Le flot gras avait monte depuis le commencement de la veillee; maintenant il noyait le gaz, emplissait la piece, coulait partout, mettant dans un brouillard les blancheurs roussies de Quenu et de ses deux garcons. Lisa et Augustine s'etaient levees. Tous soufflaient comme s'ils venaient de trop manger.
Augustine monta sur ses bras Pauline endormie. Quenu, qui aimait a fermer lui-meme la cuisine, congedia Auguste et Leon, en disant qu'il rentrerait le boudin. L'apprenti se retira tres-rouge; il avait glisse dans sa chemise pres d'un metre de boudin, qui devait le griller. Puis, les Quenu et Florent, restes seuls, garderent le silence. Lisa, debout, mangeait un morceau de boudin tout chaud, qu'elle mordait a petits coups de dents, ecartant ses belles levres pour ne pas les bruler; et le bout noir s'en allait peu a peu dans tout ce rose.
-Ah bien! dit-elle, la Normande a eu tort d'etre mal polie... Il est bon, aujourd'hui, le boudin.
On frappa a la porte de l'allee, Gavard entra. Il restait tous les soirs chez monsieur Lebigre jusqu'a minuit. Il venait pour avoir une reponse definitive, au sujet de la place d'inspecteur a la maree.
-Vous comprenez, expliqua-t-il, monsieur Verlaque ne peut attendre davantage, il est vraiment trop malade... Il faut que Florent se decide. J'ai promis de donner une reponse demain, a la premiere heure.
-Mais Florent accepte, repondit tranquillement Lisa, en donnant un non veau coup de dents dans son boudin.
Florent, qui n'avait pas quitte sa chaise, pris d'un etrange accablement, essaya vainement de se lever et de protester.
-Non, non, reprit la charcutiere, c'est chose entendue... Voyons, mon cher Florent, vous avez assez souffert. Ca fait fremir, ce que vous racontiez tout a l'heure. Il est temps que vous vous rangiez. Vous appartenez a une famille honorable, vous avez recu de l'education, et c'est peu convenable vraiment, de courir les chemins, en veritable gueux... A votre age, les enfantillages ne sont plus permis... Vous avez fait des folies, eh bien, on les oubliera, on vous les pardonnera. Vous rentrerez dans votre classe, dans la classe des honnetes gens, vous vivrez comme tout le monde, enfin.
Florent l'ecoutait, etonne, ne trouvant pas une parole. Elle avait raison, sans doute. Elle etait si saine, si tranquille, qu'elle ne pouvait vouloir le mal. C'etait lui, le maigre, le profil noir et louche, qui devait etre mauvais et rever des choses inavouables. Il ne savait plus pourquoi il avait resiste jusque-la.
Mais elle continua, abondamment, le gourmandant comme un petit garcon qui a fait des fautes et qu'on menace des gendarmes. Elle etait tres-maternelle, elle trouvait des raisons tres-convaincantes. Puis, comme dernier argument:
-Faites-le pour nous, Florent, dit-elle. Nous tenons une certaine position dans le quartier, qui nous force a beaucoup de menagements...J'ai peur qu'on ne jase, la, entre nous. Cette place arrangera tout, vous serez quelqu'un, meme vous nous ferez honneur.
Elle devenait caressante. Une plenitude emplissait Florent; il etait comme penetre par cette odeur de la cuisine, qui le nourrissait de toute la nourriture dont l'air etait charge; il glissait a la lachete heureuse de cette digestion continue du milieu gras ou il vivait depuis quinze jours. C'etait, a fleur de peau, mille chatouillements de graisse naissante, un lent envahissement de l'etre entier, une douceur molle et boutiquiere. A cette heure avancee de la nuit, dans la chaleur de cette piece, ses apretes, ses volontes se fondaient en lui; il se sentait si alangui par celle soiree calme, par les parfums du boudin et du saindoux, par celte grosse Pauline endormie sur ses genoux, qu'il se surprit a vouloir passer d'autres soirees semblables, des soirees sans fin, qui l'engraisseraient. Mais ce fut surtout Mouton qui le determina. Mouton dormait profondement, le ventre en l'air, une patte sur son nez, la queue ramenee contre ses flancs comme pour lui servir d'edredon; et il donnait avec un tel bonheur de chat, que Florent murmura, en le regardant:
-Non! c'est trop bete, a la fin... J'accepte. Dites que j'accepte, Gavard.
Alors, Lisa acheva son boudin, s'essuyant les doigts, doucement, au bord de son tablier. Elle voulut preparer le bougeoir de son beau-frere, pendant que Gavard et Quenu le felicitaient de sa determination. Il fallait faire une fin apres tout; les casse-cou de la politique ne nourrissent pas. Et elle, debout, le bougeoir allume, regardait Florent d'un air satisfait, avec sa belle face tranquille de vache sacree.
III
Trois jours plus tard, les formalites etaient faites, la prefecture acceptait Florent des mains de monsieur Verlaque, presque les yeux fermes, a simple titre de remplacant, d'ailleurs. Gavard avait voulu les accompagner. Quand il se retrouva seul avec Florent, sur le trottoir, il lui donna des coups de coude dans les cotes, riant sans rien dire, avec des clignements d'yeux goguenards. Les sergents de ville qu'il rencontra sur le quai de l'Horloge lui parurent sans doute tres-ridicules; car, en passant devant eux, il eut un leger renflement de dos, une moue d'homme qui se retient pour ne pas eclater au nez des gens.
Des le lendemain, monsieur Verlaque commenca a mettre le nouvel inspecteur au courant de la besogne. Il devait, pendant quelques matinees, le guider au milieu du monde turbulent qu'il allait avoir a surveiller. Ce pauvre Verlaque, comme le nommait Gavard, etait un petit homme pale, toussant beaucoup, emmaillotte de flanelle, de foulards, de cache nez, se promenant dans l'humidite fraiche et dans les eaux courantes de la poissonnerie, avec des jambes maigres d'enfant maladif.
Le premier matin, lorsque Florent arriva a sept heures, il se trouva perdu, les yeux effares, la tete cassee. Autour des neuf bancs de criee, rodaient deja des revendeuses, tandis que les employes arrivaient avec leurs registres, et que les agents des expediteurs, portant en sautoir des gibecieres de cuir, attendaient la recette, assis sur des chaises renversees, contre les bureaux de vente. On dechargeait, on deballait la maree, dans l'enceinte fermee des bancs, et jusque sur les trottoirs. C'etait, le long du carreau, des amoncellements de petites bourriches, un arrivage continu de caisses et de paniers, des sacs de moules empiles laissant couler des rigoles d'eau. Les compteurs-verseurs, tres-affaires, enjambant les tas, arrachaient d'une poignee la paille des bourriches, les vidaient, les jetaient, vivement; et, sur les larges mannes rondes, en un seul de coup de main, ils distribuaient les lots, leur donnaient une tournure avantageuse. Quand les mannes s'etalerent, Florent put croire qu'un banc de poissons venait d'echouer la, sur ce trottoir, ralant encore, avec les nacres roses, les coraux saignants, les perles laiteuses, toutes les moires et toutes les paleurs glauques de l'Ocean.