Выбрать главу

Cependant, Cadine et Marjolin avaient fait connaissance de Leon, l'apprenti charcutier des Quenu-Gradelle, un jour qu'il portait une tourte dans le voisinage. Ils le virent qui soulevait le couvercle de la casserole, au fond d'un angle obscur de la rue de Mondetour, et qui prenait un godiveau avec les doigts, delicatement. Ils se sourirent, cela leur donna une grande idee du gamin. Cadine concut le projet de contenter enfin une de ses envies les plus chaudes; lorsqu'elle rencontra de nouveau le petit, avec sa casserole, elle fut tres-aimable, elle se fit offrir un godiveau, riant, se lechant les doigts. Mais elle eut quelque desillusion, elle croyait que c'etait meilleur que ca. Le petit, pourtant, lui parut drole, tout en blanc comme une fille qui va communier, le museau ruse et gourmand. Elle l'invita a un dejeuner monstre, qu'elle donna dans les paniers de la criee aux beurres. Ils s'enfermerent tous trois, elle, Marjolin et Leon, entre les quatre murs d'osier, loin du monde. La table fut mise sur un large panier plat. Il y avait des poires, des noix, du fromage blanc, des crevettes, des pommes de terre frites et des radis. Le fromage blanc venait d'une fruitiere de la rue de la Cossonnerie; c'etait un cadeau. Un friteur de la rue de la Grande-Truanderie avait vendu a credit les deux sous de pommes de terre frites. Le reste, les poires, les noix, les crevettes, les radis, etait vole aux quatre coins des Halles. Ce fut un regal exquis. Leon ne voulut pas rester a court d'amabilite, il rendit le dejeuner par un souper, a une heure du matin, dans sa chambre. Il servit du boudin froid, des ronds de saucisson, un morceau de petit sale, des cornichons et de la graisse d'oie. La charcuterie des Quenu-Gradelle avait tout fourni. Et cela ne finit plus, les soupers fins succederent aux dejeuners delicats, les invitations suivirent les invitations. Trois fois par semaine, il y eut des fetes intimes dans le trou aux paniers et dans cette mansarde, ou Florent, les nuits d'insomnie, entendait des bruits etouffes de machoires et des rires de flageolet jusqu'au petit jour.

Alors, les amours de Cadine et de Marjolin s'etalerent encore. Ils furent parfaitement heureux. Il faisait le galant, la menait en cabinet particulier, pour croquer des pommes crues ou des coeurs de celeri, dans quelque coin noir des caves. Il vola un jour un hareng saur qu'ils mangerent delicieusement, sur le toit du pavillon de la maree, au bord des gouttieres. Les Halles n'avaient pas un trou d'ombre ou ils n'allaient cacher leurs regals tendres d'amoureux. Le quartier, ces files de boutiques ouvertes, pleines de fruits, de gateaux, de conserves, ne fut plus un paradis ferme, devant lequel rodait leur faim de gourmands, avec des envies sourdes. Ils allongeaient la main en passant le long des etalages, chipant un pruneau, une poignee de cerises, un bout de morue. Ils s'approvisionnaient egalement aux Halles, surveillant les allees des marches, ramassant tout ce qui tombait, aidant meme souvent a tomber, d'un coup d'epaule, les paniers de marchandises. Malgre cette maraude, des notes terribles montaient chez le friteur de la rue de la Grande-Truanderie. Ce friteur, dont l'echoppe etait appuyee contre une maison branlante, soutenue par de gros madriers verts de mousse, tenait des moules cuites nageant dans une eau claire, au fond de grands saladiers de faience, des plats de petites limandes jaunes et roidies, sous leur couche trop epaisse de pate, des carres de gras-double mijotant au cul de la poele, des harengs grilles, noirs, charbonnes, si durs, qu'ils sonnaient comme du bois. Cadine, certaines semaines, devait jusqu'a vingt sous; cette dette l'ecrasait, il lui fallait vendre un nombre incalculable de bouquets de violettes, car elle n'avait pas a compter du tout sur Marjolin. D'ailleurs, elle etait bien forcee de rendre a Leon ses politesses; elle se sentait meme un peu honteuse de ne jamais avoir le moindre plat de viande. Lui, finissait par prendre des jambons entiers. D'habitude, il cachait tout dans sa chemise. Quand il montait de la charcuterie, le soir, il tirait de sa poitrine des bouts de saucisse, des tranches de pate de foie, des paquets de couennes. Le pain manquait, et l'on ne buvait pas. Marjolin apercut Leon embrassant Cadine, une nuit, entre deux bouchees. Cela le fit rire. Il aurait assomme le petit d'un coup de poing; mais il n'etait point jaloux de Cadine, il la traitait en bonne amie qu'on a depuis longtemps.

Claude n'assistait pas a ces festins. Ayant surpris la bouquetiere volant une betterave, dans un petit panier garni de foin, il lui avait tire les oreilles, en la traitant de vaurienne. Cela la completait, disait-il. Et il eprouvait, malgre lui, comme une admiration pour ces betes sensuelles, chipeuses et gloutonnes, lachees dans la jouissance de tout ce qui trainait, ramassant les miettes tombees de la desserte d'un geant.

Marjolin etait entre chez Gavard, heureux de n'avoir rien a faire qu'a ecouter les histoires sans fin de son patron. Cadine vendait ses bouquets, habituee aux gronderies de la mere Chantemesse. Ils continuaient leur enfance, sans honte, allant a leurs appetits, avec des vices tout naifs. Ils etaient les vegetations de ce pave gras du quartier des Halles, ou meme par les beaux temps, la boue reste notre et poissante. La fille a seize ans, le garcon a dix-huit, gardaient la belle impudence des bambins qui se retroussent au coin des bornes. Cependant, il poussait dans Cadine des reveries inquietes, lorsqu'elle marchait sur les trottoirs, tournant les queues des violettes comme des fuseaux. Et Marjolin, lui aussi, avait un malaise qu'il ne s'expliquait pas. Il quittait parfois la petite, s'echappait d'une flanerie, manquait un regal, pour aller voir madame Quenu, a travers les glaces de la charcuterie. Elle etait si belle, si grosse, si ronde, qu'elle lui faisait du bien. Il eprouvait, devant elle, une plenitude, comme s'il eut mange ou bu quelque chose de bon. Quand il s'en allait, il emportait une faim et une soif de la revoir. Cela durait depuis des mois. Il avait eu d'abord pour elle les regards respectueux qu'il donnait aux etalages des epiciers et des marchands de salaisons. Puis, lorsque vinrent les jours de grande maraude, il reva, en la voyant, d'allonger les mains sur sa forte taille, sur ses gros bras, ainsi qu'il les enfoncait dans les barils d'olives et dans les caisses de pommes tapees.

Depuis quelque temps, Marjolin voyait la belle Lisa chaque jour, le matin. Elle passait devant la boutique de Gavard, s'arretait un instant, causait avec le marchand de volailles. Elle faisait son marche elle-meme, disait-elle, pour qu'on la volat moins. La verite etait qu'elle tachait de provoquer les confidences de Gavard; a la charcuterie, il se mefiait; dans sa boutique, il perorait, racontait tout ce qu'on voulait. Elle s'etait dit qu'elle saurait par lui ce qui ce passait au juste chez monsieur Lebigre; car elle tenait mademoiselle Saget, sa police secrete, en mediocre confiance. Elle apprit ainsi du terrible bavard des choses confuses qui l'effrayerent beaucoup. Deux jours apres l'explication qu'elle avait eue avec Quenu, elle rentra du marche, tres pale. Elle fit signe a son mari de la suivre dans la salle a manger. La, apres avoir ferme les portes:

-Ton frere veut donc nous envoyer a l'echafaud!... Pourquoi m'as-tu cache ce que tu sais?

Quenu jura qu'il ne savait rien. Il fit un grand serment, affirmant qu'il n'etait plus retourne chez monsieur Lebigre et qu'il n'y retournerait jamais. Elle haussa les epaules, en reprenant:

-Tu feras bien, a moins que tu ne desires y laisser ta peau... Florent est de quelque mauvais coup, je le sens. Je viens d'en apprendre assez pour deviner ou il va... Il retourne au bagne, entends-tu?

Puis, au bout d'un silence, elle continua d'une voix plus calme:

-Ah! le malheureux!... Il etait ici comme un coq en pate, il pouvait redevenir honnete, il n'avait que de bons exemples. Non, c'est dans le sang; il se cassera le cou, avec sa politique... Je veux que ca finisse, tu entends, Quenu? Je t'avais averti.