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Pauline repondait toujours oui. Lui, par derniere galanterie, lui remplissait de terre les deux poches de son tablier. Il la serrait de pres, cherchant maintenant a lui faire du mal, par une cruaute de gamin. Mais elle n'avait plus de sucre, elle ne jouait plus, et elle devenait inquiete. Comme il s'etait mis a la pincer, elle pleura en disant qu'elle voulait s'en aller. Cela egaya beaucoup Muche, qui se montra cavalier; il la menaca de ne pas la reconduire chez ses parents. La petite, tout a fait terrifiee, poussait des soupirs etouffes, comme une belle a la merci d'un seducteur, au fond d'une auberge inconnue. Il aurait certainement fini par la battre, pour la faire taire, lorsqu'une voix aigre, la voix de mademoiselle Saget, s'ecria a cote d'eux:

-Mais, Dieu me pardonne! c'est Pauline... Veux-tu bien la laisser tranquille, mechant vaurien!

La vieille fille prit Pauline par la main, en poussant des exclamations sur l'etat pitoyable de sa toilette. Muche ne s'effraya guere; il les suivit, riant sournoisement de son oeuvre, repetant que c'etait elle qui avait voulu venir, et qu'elle s'etait laissee tomber par terre. Mademoiselle Saget etait une habituee du square des Innocents. Chaque apres-midi, elle y passait une bonne heure, pour se tenir au courant des bavardages du menu peuple. La, aux deux cotes, il y a une longue file demi-circulaire de bancs mis bout a bout. Les pauvres gens qui etouffent dans les taudis des etroites rues voisines s'y entassent: les vieilles, dessechees, l'air frileux, en bonnet fripe; les jeunes en camisole, les jupes mal attachees, les cheveux nus, ereintees, fanees deja de misere; quelques hommes aussi, des vieillards proprets, des porteurs aux vestes grasses, des messieurs suspects a chapeau noir; tandis que, dans l'allee, la marmaille se roule, traine des voitures sans roues, emplit des seaux de sable, pleure et se mord, une marmaille terrible, deguenillee, mal mouchee, qui pullule au soleil comme une vermine. Mademoiselle Saget etait si mince, qu'elle trouvait toujours a se glisser sur un banc. Elle ecoutait, elle entamait la conversation avec une voisine, quelque femme d'ouvrier toute jaune, raccommodant du linge, tirant d'un petit panier, repare avec des ficelles, des mouchoirs et des bas troues comme des cribles. D'ailleurs, elle avait des connaissances. Au milieu des piaillements intolerables de la marmaille et du roulement continu des voitures, derriere, dans la rue Saint-Denis, c'etaient des cancans sans fin, des histoires sur les fournisseurs, les epiciers, les boulangers, les bouchers, toute une gazette du quartier, enfielee par les refus de credit et l'envie sourde du pauvre. Elle apprenait, surtout, parmi ces malheureuses, les choses inavouables, ce qui descendait des garnis louches, ce qui sortait des loges noires des concierges, les saletes de la medisance, dont elle relevait, comme d'une pointe de piment, ses appetits de curiosite. Puis, devant elle, la face tournee du cote des Halles, elle avait la place, les trois pans de maisons, percees de leurs fenetres, dans lesquelles elle cherchait a entrer du regard; elle semblait se hausser, aller le long des etages, ainsi qu'a des trous de verre, jusqu'aux oeils-de-boeuf des mansardes; elle devisageait les rideaux, reconstruisait un drame sur la simple apparition d'une tete entre deux persiennes, avait fini par savoir l'histoire des locataires de toutes ces maisons, rien qu'a en regarder les facades. Le restaurant Baratte l'interessait d'une facon particuliere, avec sa boutique de marchand de vin, sa marquise decoupee et doree, formant terrasse, laissant deborder la verdure de quelques pots de fleurs, ses quatre etages etroits, ornes et peinturlures; elle se plaisait au fond bleu tendre, aux colonnes jaunes, a la stele surmontee d'une coquille, a cette devanture de temple de carton, badigeonnee sur la face d'une maison decrepite, terminee en haut, au bord du toit, par une galerie de zinc passee a la couleur. Derriere les persiennes flexibles, a bandes rouges, elle lisait les bons petits dejeuners, les soupers fins, les noces a tout casser. Et elle mentait meme; c'etait la que Florent et Gavard venaient faire des bombances avec ces deux salopes de Mehudin; au dessert, il se passait des choses abominables.

Cependant, Pauline pleurait plus fort, depuis que la vieille fille la tenait par la main. Celle-ci se dirigeait vers la porte du square, lorsqu'elle parut se raviser. Elle s'assit sur le bout d'un banc, cherchant a faire taire la petite.

-Voyons, ne pleure plus, les sergents de ville te prendraient... Je vais te reconduire chez toi. Tu me connais bien, n'est-ce pas? Je suis " bonne amie, " tu sais... Allons, fais une risette.

Mais les larmes la suffoquaient, elle voulait s'en aller. Alors, mademoiselle Saget, tranquillement, la laissa sangloter, attendant qu'elle eut fini. La pauvre enfant etait toute grelottante, les jupes et les bas mouilles; les larmes qu'elle essuyait avec ses poings sales lui mettaient de la terre jusqu'aux oreilles. Quand elle se fut un peu calmee, la vieille reprit d'un ton doucereux:

-Ta maman n'est pas mechante, n'est-ce pas? Elle t'aime bien.

-Oui, oui, repondit Pauline, le coeur encore tres-gros.

-Et ton papa, il n'est pas mechant non plus, il ne te bat pas, il ne se dispute pas avec ta maman?... Qu'est-ce qu'ils disent le soir, quand ils vont se coucher?

-Ah! je ne sais pas; moi, j'ai chaud dans mon lit.

-Ils parlent de ton cousin Florent?

-Je ne sais pas.

Mademoiselle Saget prit un air severe, en feignant de se lever et de s'en aller.

-Tiens! tu n'es qu'une menteuse... Tu sais qu'il ne faut pas mentir... Je vais te laisser la, si tu mens, et Muche te pincera.

Muche, qui rodait devant le banc, intervint, disant de son ton decide de petit homme:

-Allez, elle est trop dinde pour savoir... Moi, je sais que mon bon ami Florent a eu l'air joliment cornichon, hier, quand maman lui a dit comme ca, en riant, qu'il pouvait l'embrasser, si cela lui faisait plaisir.

Mais Pauline, menacee d'etre abandonnee, s'etait remise a pleurer.

-Tais-toi donc, tais-toi donc, mauvaise gale! murmura la vieille en la bousculant. La, je ne m'en vais pas, je t'acheterai un sucre d'orge, hein! un sucre d'orge!... Alors, tu ne l'aimes pas, ton cousin Florent?

-Non, maman dit qu'il n'est pas honnete.

-Ah! tu vois bien que ta maman disait quelque chose.

-Un soir, dans mon lit, j'avais Mouton, je dormais avec Mouton... Elle disait a papa: " Ton frere, il ne s'est sauve du bagne que pour nous y ramener tous avec lui. "

Mademoiselle Saget poussa un leger cri. Elle s'etait mise debout, toute fremissante. Un trait de lumiere venait de la frapper en pleine face. Elle reprit la main de Pauline, la fit trotter jusqu'a la charcuterie, sans parler, les levres pincees par un sourire interieur, les regards pointus d'une joie aigue. Au coin de la rue Pirouette, Muche, qui les accompagnait en gambadant, jouissant de voir la petite courir avec ses bas crottes, disparut prudemment. Lisa etait dans une inquietude mortelle. Quand elle apercut sa fille faite comme un torchon, elle eut un tel saisissement, qu'elle la tourna de tous les cotes, sans meme songer a la battre. La vieille disait de sa voix mauvaise:

-C'est le petit Muche... Je vous la ramene, vous comprenez... je les ai decouverts ensemble, sous un arbre du square. Je ne sais pas ce qu'ils faisaient... A votre place, je regarderais. Il est capable de tout, cet enfant de gueuse.

Lisa ne trouvait pas une parole. Elle ne savait par quel bout prendre sa fille, tant les bottines boueuses, les bas taches, les jupes dechirees, les mains et la figure noircies, la degoutaient. Le velours bleu, les boutons d'oreille, la jeannette, disparaissaient sous une couche de crasse. Mais ce qui acheva de l'exasperer, ce furent les poches pleines de terre. Elle se pencha, les vida, sans respect pour le dallage blanc et rose de la boutique. Puis, elle ne put prononcer qu'un mot, elle entraina Pauline, en disant:

-Venez, ordure.

Mademoiselle Saget, qui etait toute egayee par cette scene, au fond de son chapeau noir, traversa vivement la rue Rambuteau. Ses pieds menus touchaient a peine le pave; une jouissance la portait, comme un souffle plein de caresses chatouillantes. Elle savait donc enfin! Depuis pres d'une annee qu'elle brulait, voila qu'elle possedait Florent, tout entier, tout d'un coup. C'etait un contentement inespere, qui la guerissait de quelque maladie; car elle sentait bien que cet homme-la l'aurait fait mourir a petit feu, en se refusant plus longtemps a ses ardeurs de curiosite. Maintenant, le quartier des Halles lui appartenait; il n'y avait plus de lacune dans sa fete; elle aurait raconte chaque rue, boutique par boutique. Et elle poussait de petits soupirs pames, tout en entrant dans le pavillon aux fruits.