Cependant, la charcuterie restait chagrine. Florent s'y hasardait quelquefois encore, serrant la main de son frere, dans le silence glacial de Lisa. Il y venait meme diner de loin en loin, le dimanche. Quenu faisait alors de grands efforts de gaiete, sans pouvoir echauffer le repas. Il mangeait mal, finissait par se facher. Un soir, en sortant d'une de ces froides reunions de famille, il dit a sa femme, presque en pleurant:
-Mais qu'est-ce que j'ai donc! Bien vrai, je ne suis pas malade, tu ne me trouves pas change?... C'est comme si j'avais un poids quelque part. Et triste avec ca, sans savoir pourquoi, ma parole d'honneur... Tu ne sais pas, toi?
-Une mauvaise disposition, sans doute, repondit Lisa.
-Non, non, ca dure depuis trop longtemps, ca m'etouffe... Pourtant, nos affaires ne vont pas mal, je n'ai pas de gros chagrin, je vais mon train-train habituel... Et toi aussi, ma bonne, tu n'es pas bien, tu sembles prise de tristesse... Si ca continue, je ferai venir le medecin.
La belle charcutiere le regardait gravement.
-Il n'y a pas besoin de medecin, dit-elle. Ca passera... Vois-tu, c'est un mauvais air qui souffle en ce moment. Tout le monde est malade dans le quartier...
Puis, comme cedant a une tendresse maternelle:
-Ne t'inquiete pas, mon gros... Je ne veux pas que tu tombes malade. Ce serait le comble.
Elle le renvoyait d'ordinaire a la cuisine, sachant que le bruit des hachoirs, la chanson des graisses, le tapage des marmites, l'egayaient. D'ailleurs, elle evitait ainsi les indiscretions de mademoiselle Saget, qui, maintenant, passait les matinees entieres a la charcuterie. La vieille avait pris a tache d'epouvanter Lisa, de la pousser a quelque resolution extreme. D'abord, elle obtint ses confidences.
-Ah! qu'il y a de mechantes gens! dit-elle, des gens qui feraient bien mieux de s'occuper de leurs propres affaires... Si vous saviez, ma chere madame Quenu... Non, jamais je n'oserai vous repeter cela.
Comme la charcutiere lui affirmait que ca ne pouvait pas la toucher, qu'elle etait au-dessus des mauvaises langues, elle lui murmura a l'oreille, par-dessus les viandes du comptoir:
-Eh bien! on dit que monsieur Florent n'est pas votre cousin...
Et, petit a petit, elle montra qu'elle savait tout. Ce n'etait qu'une facon de tenir Lisa a sa merci. Lorsque celle-ci confessa la verite, par tactique egalement, pour avoir sous la main une personne qui la tint au courant des bavardages du quartier, la vieille demoiselle jura qu'elle serait muette comme un poisson, qu'elle nierait la chose le cou sur le billot. Alors, elle jouit profondement de ce drame. Elle grossissait chaque jour les nouvelles inquietantes.
-Vous devriez prendre vos precautions, murmurait-elle. J'ai encore entendu a la triperie deux femmes qui causaient de ce que vous savez. Je ne puis pas dire aux gens qu'ils en ont menti, vous comprenez. Je semblerais drole... Ca court, ca court. On ne l'arretera plus. Il faudra que ca creve.
Quelques jours plus tard, elle donna enfin le veritable assaut. Elle arriva tout effaree, attendit avec des gestes d'impatience qu'il n'y eut personne dans la boutique, et la voix sifflante:
-Vous savez ce qu'on raconte... Ces hommes qui se reunissent chez monsieur Lebigre, eh bien! ils ont tous des fusils, et ils attendent pour recommencer comme en 48. Si ce n'est pas malheureux de voir monsieur Gavard, un digne homme, celui-la, riche, bien pose, se mettre avec des gueux!... J'ai voulu vous avertir, a cause de votre beau-frere.
-C'est des betises, ce n'est pas serieux, dit, Lisa pour l'aiguillonner.
--Pas serieux, merci! Le soir, quand on passe rue Pirouette, on les entend qui poussent des cris affreux. Ils ne se genent pas, allez. Vous vous rappelez bien qu'ils ont essaye de debaucher votre mari... Et les cartouches que je les vois fabriquer de ma fenetre, est-ce des betises?... Apres tout, je vous dis ca dans votre interet.
-Bien sur, je vous remercie. Seulement, on invente tant de choses.
-Ah! non, ce n'est pas invente, malheureusement... Tout le quartier en parle, d'ailleurs. On dit que, si la police les decouvre, il y aura beaucoup de personnes compromises. Ainsi, monsieur Gavard...
Mais la charcutiere haussa les epaules, comme pour dire que monsieur Gavard etait un vieux fou, et que ce serait bien fait.
-Je parle de monsieur Gavard comme je parlerais des autres, de votre beau-frere, par exemple, reprit sournoisement la vieille. Il est le chef, votre beau-frere, a ce qu'il parait... C'est tres-facheux pour vous. Je vous plains beaucoup; car enfin, si la police descendait ici, elle pourrait tres-bien prendre aussi monsieur Quenu. Deux freres, c'est comme les deux doigts de la main.
La belle Lisa se recria. Mais elle etait toute blanche. Mademoiselle Saget venait de la toucher au vif de ses inquietudes. A partir de ce jour, elle n'apporta plus que des histoires de gens innocents jetes en prison pour avoir heberge des scelerats. Le soir, en allant prendre son cassis chez le marchand de vin, elle se composait un petit dossier pour le lendemain matin. Rose n'etait pourtant guere bavarde. La vieille comptait sur ses oreilles et sur ses yeux. Elle avait parfaitement remarque la tendresse de monsieur Lebigre pour Florent, son soin a le retenir chez lui, ses complaisances si peu payees par la depense que ce garcon faisait dans la maison. Cela la surprenait d'autant plus, qu'elle n'ignorait pas la situation des deux hommes, en face de la belle Normande.
-On dirait, pensait-elle, qu'il l'eleve a la becquee... A qui peut-il vouloir le vendre?
Un soir, comme elle etait dans la boutique, elle vit Logre se jeter sur la banquette du cabinet, on parlant de ses courses a travers les faubourgs, en se disant mort de fatigue. Elle lui regarda vivement les pieds. Les souliers de Logre n'avaient pas un grain de poussiere. Alors, elle eut un sourire discret, elle emporta son cassis, les levres pincees.
C'etait ensuite a sa fenetre qu'elle completait son dossier Cette fenetre, tres-elevee, dominant les maisons voisines, lui procurait des jouissances sans fin. Elle s'y installait, a chaque heure de la journee, comme a un observatoire, d'ou elle guettait le quartier entier. D'abord, toutes les chambres, en face, a droite, a gauche, lui etaient familieres, jusqu'aux meubles les plus minces; elle aurait raconte, sans passer un detail, les habitudes des locataires, s'ils etaient bien ou mal en menage, comment ils se debarbouillaient, ce qu'ils mangeaient a leur diner; elle connaissait meme les personnes qui venaient les voir. Puis, elle avait une echappee sur les Halles, de facon que pas une femme du quartier ne pouvait traverser la rue Rambuteau, sans qu'elle l'apercut; elle disait, sans se tromper, d'ou la femme venait, ou elle allait, ce qu'elle portait dans son panier, et son histoire, et son mari, et ses toilettes, ses enfants, sa fortune. Ca, c'est madame Loret, elle fait donner une belle education a son fils; ca, c'est madame Hulin, une pauvre petite femme que son mari neglige; ca, c'est mademoiselle Cecile, la fille au boucher, une enfant impossible a marier parce qu'elle a des humeurs froides. Et elle aurait continue pendant des journees, enfilant les phrases vides, s'amusant extraordinairement a des faits coupes menus, sans aucun interet. Mais, des huit heures, elle n'avait plus d'yeux que pour la fenetre, aux vitres depolies, ou se dessinaient les ombres noires des consommateurs du cabinet. Elle y constata la scission de Charvet et de Clemence, en ne retrouvant plus sur le transparent laiteux leurs silhouettes seches. Pas un evenement ne se passait la, sans qu'elle finit par le deviner, a certaines revelations brusques de ces bras et de ces tetes qui surgissaient silencieusement. Elle devint tres-forte, interpreta les nez allonges, les doigts ecartes, les bouches fendues, les epaules dedaigneuses, suivit de la sorte la conspiration pas a pas, a ce point qu'elle aurait pu dire chaque jour ou en etaient les choses. Un soir, le denoument brutal lui apparut. Elle apercut l'ombre du pistolet de Gavard, un profil enorme de revolver, tout noir dans la paleur des vitres, la gueule tendue. Le pistolet allait, venait, se multipliait. C'etait les armes dont elle avait parle a madame Quenu. Puis, un autre soir, elle ne comprit plus, elle s'imagina qu'on fabriquait des cartouches, en voyant s'allonger des bandes d'etoffe interminables. Le lendemain, elle descendit a onze heures, sous le pretexte de demander a Rose si elle n'avait pas une bougie a lui ceder; et, du coin de l'oeil, elle entrevit, sur la table du cabinet, un tas de linges rouges qui lui sembla tres-effrayant. Son dossier du lendemain eut une gravite decisive.