— Si j’ai bien compris c’qu’on m’a dit, c’t’hôpital est cerné, la ville est cernée, on est tous cernés…
— J’arriverai bien à sortir d’ici… et même à rentrer dans Québec. Seulement, M. de Bougainville doit être au château Saint-Louis, et là…
— … et là personne t’empêchera de passer, fit La Violette avec une soudaine gravité. À c’t’heure, not’ pauvre M. de Montcalm doit être mort, et toute la ville en prières et en larmes devant les portes du château. On les aura ouvertes pour qu’on puisse le voir une dernière fois. T’auras qu’à suivre… J’peux rien te dire de plus, gamin, mais j’suis pas certain qu’t’aies raison d’vouloir aller là-bas…
— Il le faut. C’est notre seule chance à Maman et à moi… mais s’il vous plaît, ne dites rien à Konoka quand il me cherchera, ni à sœur Marie-Joseph, ni à…
— À personne ! Foi d’La Violette !
Et, à l’appui de son serment, le sergent cracha par terre avec majesté et précision. Guillaume partit en direction des cuisines aussi vite que le permettait l’encombrement, à même le dallage, des paillasses et des corps assoupis ou gémissants sur lesquels se penchaient, ici ou là, une religieuse ou un infirmier bénévole.
Non sans susciter sourires et haussements d’épaules, Guillaume se procura dans la cuisine ce dont il avait besoin, puis se dirigea d’un pas vif vers la porte du potager, examina les gardes postés par les Anglais, fit demi-tour, et entreprit de retraverser l’hôpital afin de sortir par la grande porte. Les hommes qu’il venait d’entrevoir appartenaient à ce corps de Rangers américains qui haïssaient les Canadiens dont ils convoitaient les terres et qui, depuis le début de la guerre, pillaient, brûlaient et volaient tout ce qui leur tombait sous la main. On se répétait même le jugement porté contre eux, un an plus tôt, par le général Wolfe, aujourd’hui défunt : « Les Américains sont, en général, les plus sales individus et les plus méprisables lâches que vous puissiez imaginer. On ne saurait compter sur eux dans une bataille. Ils s’écrasent dans leurs propres ordures et désertent par bataillons entiers, y compris les officiers. Ces coquins-là sont plutôt un encombrement qu’un réel élément de force pour une armée… » Évidemment, c’était il y a un an. À présent les troupes anglaises, en nombre tout juste suffisant, ne pouvaient faire fi de ce renfort.
À la grande porte, Guillaume déboucha dans les jupons d’un immense Ecossais occupé à discuter sur le mode aigre-doux avec l’aumônier de l’hôpital, en assez bon français d’ailleurs.
— Que vous voyiez en nous des hérétiques, clamait le premier, voilà qui nous est bien égal et si j’étais vous, mon petit monsieur, j’essaierais de me montrer un peu plus aimable. Si nous étions vraiment de mauvaises gens, nous raserions cette maison en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Alors, on se tient tranquille !
— Je ne veux pas vous offenser, officier, plaida M. de Rigauville. Je voulais seulement vous faire observer que cet hôpital renferme pour l’instant trois communautés de femmes et que, si vous prétendez vous y installer, ces saintes créatures en seront très choquées…
— Parce que nous sommes des soldats ? Et que soignent-elles en ce moment, sinon les soldats du roi de France ?… Eh là, gamin, où prétends-tu aller, ajouta-t-il en apercevant soudain Guillaume qui entreprenait de le contourner.
— Pas loin, monsieur, répondit l’enfant sans se laisser impressionner. Comme vous pouvez voir à ce que je porte, je vais à la pêche…
— À la pêche ? fit l’autre, abasourdi par l’aplomb de ce jeune assiégé. Et… pour quoi faire ?
— C’est l’évidence, monsieur : pour prendre du poisson. Nous avons de moins en moins de vivres et beaucoup de blessés. Un peu de poisson frais serait le bienvenu…
— Et où prétends-tu aller pêcher ?
— Par-là ! fit l’enfant en montrant l’autre rive du ruisseau, un peu au-delà de son confluent avec la rivière Saint-Charles. Il faut aller jusqu’au pied du palais de M. l’intendant. On y trouve beaucoup de poissons à cause des détritus qu’on jette dans l’eau…
— Ah oui ? fit l’autre, intéressé. Alors, je te propose un marché : je te laisse y aller, et tu partages ta pêche avec moi. De toute façon, ajouta-t-il avec un rire hennissant, tu seras bien obligé d’en passer par là si tu veux rentrer.
— Ne soyez pas stupide ! protesta l’aumônier. Cet enfant risque de se faire tuer. Vous savez bien qu’en dépit de la trêve observée pour la mort des deux chefs, on tire tout de même de part et d’autre…
Comme par enchantement, le Highlander, ravi de contrarier son ennemi, se rangea aussitôt du côté de Guillaume.
— Va donc pêcher, garçon ! Tu as ma bénédiction. Mais n’oublie pas notre marché ! Holà, vous autres ! hurla-t-il à l’adresse de ses compagnons qui gardaient le petit pont, laissez passer ce mioche ! Il va à la pêche…
— Il en a de la chance ! répondit une voix morose. J’espère qu’on va bientôt nous permettre d’y aller aussi…
Sans plus s’occuper du débat, Guillaume courait déjà dans la direction indiquée. Ses jambes maigres mais nerveuses eurent vite raison du quart de lieue qui le séparait de son but soigneusement choisi : les murailles de Québec n’enveloppaient pas le palais de M. Bigot qui jouissait ainsi d’un agréable débouché sur le fleuve. La porte de l’intendance, elle, s’ouvrait dans la côte du Palais, un peu au-dessus. L’enfant savait naturellement qu’il allait rencontrer des gardes mais son discours était déjà prêt. Avant de les aborder, il se débarrassa de sa gaule, de son fil et de son seau, puis ferma les yeux bien fort en se rappelant ce qui s’était passé aux Treize Vents la veille. Et ce fut avec une figure noyée de larmes qu’il se précipita vers les factionnaires, lesquels appartenaient d’ailleurs à la milice de la ville.
— Je vous en prie, monsieur, laissez-moi entrer ! Il faut à tout prix que je voie M. de Bougainville, ou M. de Bourlamaque, ou un autre de vos chefs…
— Ils ont autre chose à faire qu’écouter un gamin. Qu’est-ce que tu leur veux ?
— Il est arrivé un grand malheur et ma mère a besoin d’aide…
— On a d’autres chats à fouetter que de s’occuper d’une femme, gronda le milicien en croisant son fusil pour empêcher l’enfant de passer.
Mais l’un de ses camarades l’avait reconnu.
— Attends un peu ! C’est le petit Tremaine, le plus jeune des fils du docteur. Que se passe-t-il, gamin ?
— Mon père est mort, M. Tavernier aussi et ma mère est à l’hôpital, gravement blessée. Je vous en supplie, laissez-moi aller voir M. de Bougainville. C’est notre ami… Moi, je ne sais plus quoi faire…
— Tremaine est mort ? Mon Dieu… C’est affreux. J’en ai bien de la peine, petit, mais je ne vois pas ce que le colonel pourrait t’apporter comme secours : nous serons peut-être tous morts demain quand l’assaut sera donné… Tu ferais mieux de rentrer à l’hôpital…
— Non. Il faut que je lui parle. Il doit être au château Saint-Louis… Laissez-moi passer !
— Après tout, nous n’avons aucune raison de t’en empêcher, mais je te préviens : il y a foule là-haut, sur l’esplanade…
Une foule, en effet, dense, sombre, battait les abords du château des gouverneurs6 : des hommes qui criaient leur désespoir, des femmes à genoux qui priaient… Les cloches des églises encore debout commençaient à frapper la note funèbre du glas. Au long des rues que Guillaume venait de suivre, la nouvelle volait d’une maison à l’autre, d’une place à un carrefour : le marquis de Montcalm était mort, et avec lui l’espoir de tous ces gens dont certains couraient çà et là, comme privés de raison, dans les artères jonchées de débris de toute sorte. Le chagrin était général… mais la panique commençait à poindre, comme si cette mort, à laquelle on refusait de croire jusqu’à présent contre toute vraisemblance, venait d’ouvrir dans le rempart une brèche fatale.