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— Regarde, mon Guillaume, cette richesse, cette abondance !… Crois-tu que ces gens n’auraient pas pu nous secourir un peu, nous aider à ne pas mourir de faim, nous qui en espérions tant !

— Est-ce que nous allons habiter loin d’ici ?

— Oui. Et c’est tant mieux ! Chez nous, on ne nage pas dans l’opulence mais on est plus généreux…

Cependant l’accueil de Benjamin Dubois et de son épouse apaisa un peu la rancœur de la jeune femme. La lettre de Bougainville fit merveille et, dans la belle maison de granit, construite près de la Grand’Porte dans le premier quart du siècle, comme dans le domaine des bords de la Rance, les deux réfugiés furent reçus comme s’ils étaient de la famille. Mathilde, épuisée par le voyage, put se reposer et reprendre des forces. Quant à Guillaume qui, en dépit des privations, avait trouvé moyen de grandir encore, il s’épanouissait comme une fleur au soleil dans l’atmosphère bruyante et gaie de Saint-Malo, passant les trois quarts de son temps sur le port où les histoires des marins fleuraient tous les parfums des îles lointaines, des Indes ou de l’Afrique. À d’autres moments, il restait des heures à regarder la mer élargir ou resserrer le Sillon, ce mince cordon ombilical, cette chaîne d’ancre qui amarrait la ville à la terre bretonne, fasciné par le jeu des vagues, espérant parfois voir le lien se rompre et le vaisseau de pierre prendre le large vers les grands océans du Sud.

Sa passion était si évidente que M. Dubois, lorsque Mathilde évoqua leur prochain départ pour le Cotentin, lui proposa de garder son fils pour lui apprendre le métier de la mer : il était certain d’en faire un capitaine, peut-être même un armateur. Elle refusa.

— Puisqu’il ne peut plus être canadien, il sera normand comme ses pères. Vous êtes bretons ici…

— Pas tous ! L’un de mes confrères et amis, Charles Surcouf de Maisonneuve, a ses origines près de Carteret, en pays cotentinois.

— Peut-être, mais la seule idée de me séparer de lui…

— Pourquoi vous séparer de lui ? Vous pourriez rester ici ! Ma femme s’est prise d’amitié pour vous, la maison est grande et je suis souvent absent…

Mathilde pinça les lèvres, ce qui, chez elle, était un signe d’obstination.

— C’est très aimable à vous mais j’ai besoin de rentrer chez moi. Voyez-vous, je ne songe qu’à cela depuis la mort de mon cher époux. Quant à Guillaume, je n’ai plus que lui. Comprenez que je veuille le garder auprès de moi aussi longtemps que possible !

— Je le comprends, mais y parviendrez-vous ? Le garçon est un de ces marins-nés. Je m’y connais, croyez-moi, et je ne crois pas que vous réussirez à le garder bien longtemps…

— La mer, elle nous environne à Saint-Vaast, presque autant qu’ici. Guillaume pourra s’en gorger…

Benjamin Dubois abaissa son pavillon, sans pour autant renoncer tout à fait :

— Emmenez-le donc ! Mais ma proposition demeure valable. Si la vocation de votre fils se développe – et j’en suis certain – vous me l’enverrez. Nous verrons alors ce qu’il convient de faire.

Il fallut donc partir, après des adieux que Mathilde brusqua un peu. Pour éviter de trop longues routes, une bisquine granvillaise embarqua la mère et le fils pour la traversée de Saint-Malo à Granville, par un temps qui se maintenait beau et frais. De là on gagna Coutances où l’on prit place dans le coche qui, par Lessay, la Haie-du-Puits et Saint-Sauveur-le-Vicomte, rejoignait Valognes, une belle et riche cité, si bien pourvue de nobles hôtels et d’élégants couvents qu’on la surnommait le « petit Versailles ». On y passa la nuit dans une auberge modeste, au regret de Mathilde qui enrageait de ne pouvoir rentrer le soir même et qui, si le temps n’eût été soudain si mauvais, se sentait prête à entreprendre les quatre lieues de chemin à pied.

Guillaume, lui, trouvait le voyage assommant et le pays désolant. On avait traversé des landes lugubres, des marais glauques où le ciel pleurait d’ennui, des villages couverts de chaume sur lesquels pointait la flèche ou la tour carrée – crénelée parfois – de l’église, des solitudes mornes et enfin d’épaisses forêts bordant le chemin d’un mur noir et impénétrable. La mer, elle avait disparu. Mathilde avait beau dire qu’on ne tarderait pas à la retrouver, plus belle que tout ce qu’il avait pu voir jusqu’à présent, Guillaume ne pouvait pas la croire. Sous cette pluie incessante qui lui transperçait l’âme, il se demandait s’il reverrait un jour un horizon marin.

L’homme des huîtres – c’était à leur transport que servait sa charrette – n’était guère bavard en dépit des coups d’œil pleins de curiosité qu’il ne cessait de jeter à la voyageuse. En Normandie, on n’est guère causant : c’est faire preuve de mauvaise éducation que poser trop de questions. Il s’était contenté de demander à leur départ après avoir considéré Mathilde un moment :

— C’est-y pas vous la fille à Mathieu Hamel, le saunier ?

— En effet !

— Celle qu’était partie pour s’en aller marier chez les sauvages ?

— En dix ans, on ne change pas tellement et vous m’avez reconnue tout de suite, Célestin Clot. Alors pourquoi ces questions ?

— Pour être sûr ! Quoi que vous en disiez, on change en dix ans. Et ce petiot, c’est qui ?

— Mon fils, Guillaume Tremaine. Son père est mort et notre maison a brûlé. Alors nous rentrons au pays.

— Z’allez trouver du changement…

Un claquement de langue à l’adresse du cheval mit fin au dialogue. Provisoirement tout au moins, car il faut bien meubler le chemin pour le trouver moins long. Au bout d’un moment, Célestin Clot reprit la parole :

— Paraît qu’y a eu la guerre par chez vous ?

— Oui. Les Anglais ont pris Québec et nous ont chassés. Et comme ceux d’ici ne nous ont pas aidés…

— Les Anglais ? Phuut !… Mauvaises gens !

Un long jet de salive dirigé avec maestria au centre absolu d’une flaque d’eau donna la mesure du mépris dans lequel le colporteur d’huîtres tenait le peuple britannique. Après un petit temps de réflexion, il lança :

— Pourquoi qu’il aurait fallu vous aider ? Comme si on n’avait pas assez à faire ici ! Parce que faut vous dire qu’les Anglais, on les a eus aussi l’an passé…

— Les Anglais sont venus ici ?

— Pas vraiment jusqu’ici. C’est ceux de Cherbourg qu’ont eu affaire à eux… Et pas pour leur plaisir !

— Comment est-ce possible ? La ville a des canons, des redoutes, elle est bien défendue ?

— J’pense bien ! Des redoutes et des batteries partout. C’est pour ça qu’y ont pas attaqué de face. Z’ont d’abord débarqué à Urville et sont arrivés par la terre. Cherbourg a rien pu pour s’défendre. D’autant qu’celui qu’était chargé de la côte a rien trouvé de mieux que d’battre en retraite en démolissant les défenses sur son passage… Un intelligent, celui-là !

— Pas un intelligent : un traître ! s’écria Guillaume, indigné. Nous aussi, on a été trahis. Et… est-ce qu’ils sont encore là ?

— Penses-tu, gamin ! Sont restés huit jours, pas un plus : entrés en ville le 8 août, y z’étaient r’partis le 17. Mais qu’est-ce qu’y z’ont fait comme dégâts ! D’abord il a fallu leur donner pas loin de cinquante mille livres ; puis les maisons ont été pillées. Y z’ont enlevé les cloches de l’abbaye et celles de la Trinité… sauf une que l’curé a réussi à sauver.

— C’est effrayant ! murmura Mathilde, horrifiée.

— Si encore y avait que ça ! Parce que c’est pas tout : les bateaux qu’étaient dans l’port, y les ont brûlés. Y z’ont détruit tout c’qui avait rapport à la navigation et pour finir y z’ont fait sauter tout c’que le Roi avait fait faire pour aménager l’port : les jetées, la grande écluse, le pont tournant, les quais. Tout en l’air !…