— C’est rien d’autre que des bandits ! s’écria Guillaume. Moi, quand je serai grand, tout le mal que je pourrai leur faire, je le ferai ! Je le jure !
— Allons, Guillaume ! réprimanda sa mère. On ne dit pas de ces choses !
— Si, quand on les pense. Et moi je tiendrai mon serment. Tant que je vivrai !… Dites, monsieur Clot, pourquoi les Anglais sont-ils venus à Cherbourg pour ne pas y rester ?
— L’aurait fallu une armée d’occupation. Et puis ils voulaient rien d’autre que détruire les ouvrages du Roi qui faisaient enfin de Cherbourg un vrai port pour des bateaux un peu plus gros qu’les barques de pêche. Vingt ans d’travaux ! Si c’est pas malheureux !… Mais, dites donc, j’y pense : vous seriez pas des Acadiens par hasard ?
— Non, dit Mathilde. Nous sommes du Québec. L’Acadie, c’est aussi au Canada mais assez loin de chez nous. Il y a déjà pas mal d’années que les Anglais l’ont prise et ont déporté les habitants…
Célestin cracha de nouveau et tapa ses mains l’une contre l’autre pour les réchauffer.
— Eh bien, m’est avis qu’y z’en avaient encore un petit peu en réserve, ces faillis chiens d’habits rouges, parce qu’au mois d’janvier dernier, y z’en ont jeté à la côte pas loin d’un millier, des pauvres gens à moitié morts de maladie et de misère et tout juste à Cherbourg où y avait plus grand-chose à manger et où, après le malheur, l’hiver était bien l’plus rude qu’on ait vu d’puis les guerres de Religion…
— Des Acadiens ? Près d’ici ? exulta Guillaume. Vous entendez, Maman ? il y a là des amis, des cousins peut-être de maître Adam… Il faut que nous allions les voir…
— Calme-toi, Guillaume ! Nous avons à nous soucier de notre propre devenir. Plus tard, bien sûr, nous essaierons d’aller vers eux, ajouta distraitement Mathilde qui pensait à autre chose…
— D’autant qu’vous aurez p’t’être bien du mal à en retrouver ! Une bonne moitié est morte à peine arrivée. Les autres s’arrangent comme y peuvent…
— Ceux-là non plus, on n’a rien fait pour eux ? fit Mathilde avec amertume.
— Quand on n’a rien, on peut pas donner grand-chose, rectifia sévèrement Célestin. Y’a rien à reprocher à ceux d’Cherbourg ! Se sont montrés chrétiens et z’ont partagé ce qu’on a pu leur apporter… C’est pas bien d’juger comme ça ! D’autant qu’vous avez pas l’air d’être dans l’même cas qu’ces pauvres bougres d’Acadiens ?
Cette fois, Mathilde choisit de ne pas répondre. Elle savait Célestin marié à une redoutable bavarde et ne souhaitait pas se laisser entraîner plus avant dans les confidences. Quant à Guillaume, il n’avait plus guère envie de parler lui non plus et, se serrant contre sa mère, il s’efforça de dormir. La route, droite et monotone, lui paraissait interminable. En outre, il avait de moins en moins envie de découvrir ce qui les attendait au bout.
Cependant, sur une exclamation poussée par sa mère, il ouvrit les yeux et se crut la proie d’un rêve. La voiture venait d’atteindre le sommet de la dernière côte et l’épais rideau d’arbres, en s’évanouissant, venait de laisser place à un immense horizon marin que le ciel, momentanément débarrassé de ses haillons gris et humides, habillait de moirures nacrées. La route plongeait à présent comme si elle avait hâte de se perdre dans un infini aux reflets de perle au bord duquel s’étiraient les formes indistinctes d’un bourg. Sur la mer et le ciel unis dans la même lumière chatoyante se dessinèrent brièvement des enfléchures de navires, des cônes à peine dorés que formaient les tours de guet. Puis tout disparut. Un coup de vent étendit brutalement un énorme nuage gris comme une ménagère le ferait avec une couverture mouillée sur une corde à linge. Le paysage magique disparut.
— Tu as vu, mon Guillaume ? exulta Mathilde qui ne cachait plus sa joie. Tu as vu comme c’est beau ?
C’eût été de la mauvaise foi que prétendre le contraire, mais l’enfant n’eut pas le temps de s’exprimer : leur compagnon reprenait la parole.
— Et où c’est-y que j’vous dépose ? À la saline ?
— Bien sûr. Il est naturel que nous allions chez mon père.
— L’est plus là, maît’Mathieu…
— Je sais. Québec est loin mais nous avions tout de même des nouvelles assez régulières. Mon frère, je pense, nous accueillera…
— L’est plus là non plus ! Depuis la dernière Saint-Michel !…
Mathilde pâlit et regarda son voisin avec une sorte d’horreur. Il venait de lui assener la nouvelle sans plus d’émotion que s’il s’agissait du cours des huîtres au dernier marché.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.
L’homme haussa les épaules et sa tête parut s’enfoncer dans la peau de mouton.
— Les champignons ! Les aimait trop, l’Auguste ! L’était allé en cueillir pas loin d’ici avec son garçon. Ça lui a pas réussi…
— Empoisonné par des champignons ? s’écria Mathilde, libérant le chagrin qui lui venait. C’est impossible ! Auguste les connaissait aussi bien que le docteur Tostain.
— Moi, j’vous dis c’que j’sais ! Un vrai malheur, pour sûr, mais j’ai toujours pensé que c’était pas d’la nourriture du bon Dieu. Faut s’méfier et l’Auguste, eh bien il s’est pas méfié assez.
— Et le reste de la famille n’a rien eu ?
— Paraît que la Simone a été un peu malade mais elle en avait moins mangé, faut croire. Et les petiots pas du tout !
Mathilde ferma les yeux pour essayer de se reprendre. Elle aimait bien ce frère, plus âgé, qui s’était toujours montré bon et affectueux jusqu’à ce qu’il fût question de ce mariage outre-Atlantique. Dieu sait pourtant qu’elle comptait sur lui, alors, pour la défendre et empêcher leur père de l’envoyer là-bas, mais curieusement Auguste avait fait tout le contraire : Mathilde s’était trouvée face à deux volontés bien soudées. On aurait même dit que père et fils souhaitaient son départ au plus vite et Mathilde n’avait jamais compris pourquoi son frère, juste avant son départ, en l’attirant contre lui pour une chaude embrassade, avait glissé à son oreille :
— Je sais que tu es déçue mais un jour tu comprendras que si nous avons accepté de nous séparer de toi, c’est uniquement pour ton bien…
Le temps manquait pour les questions. Il avait bien fallu que Mathilde se contente de ce maigre réconfort. L’explication n’était jamais venue et elle ne viendrait plus, maintenant. À la réflexion Mathilde en était arrivée à penser qu’il s’agissait d’une chose fort simple, tenant tout entière dans la situation de celui qu’on l’envoyait épouser : devenir la femme d’un médecin, d’un homme qui avait du bien, présentait, aux yeux des siens, une sûre promesse de bonheur. D’autant que le docteur ne demandait pas de dot et que, de ce fait, tout l’héritage du maître saunier resterait intact, bien rond, pour Auguste : il était alors question qu’il épouse une fille du fournier de Barfleur, dont il était tombé amoureux à la foire de Quettehou.
Le mariage avait eu lieu environ six mois après celui de Mathilde à Québec et, à cette époque, elle s’était sentie contente de n’y point assister. Non que Simone Amette lui déplût : elle la connaissait à peine. Mais il n’y avait pas eu, entre elles, de ces élans de sympathie qui poussent une toute jeune fille vers une autre du même âge. C’était alors sans importance ; la seule chose qui comptait était le bonheur d’Auguste et la lettre qu’on reçut de lui, à l’époque, en débordait.