— Peut-être bien, mais moi je ne vous veux pas chez moi. J’ai perdu mon Auguste. Pas de votre faute, je veux bien l’admettre, mais si on vous savait chez moi, on aurait peut-être du mal à rester en vie, moi et mes enfants ! Alors filez d’ici !
Mathilde comprenait de moins en moins. De toute évidence, la colère de la femme lui venait d’une peur profonde, quasi viscérale, qui se communiquait à la voyageuse sans qu’elle pût savoir pourquoi et qui la laissait désemparée. Si elle était à ce point indésirable au village, pourquoi donc Célestin Clot ne lui avait-il rien dit ?
— Vous voulez que nous repartions ? articula-t-elle enfin avec peine. Mais où voulez-vous que nous allions par ce temps ?
— Ce n’est pas mon affaire. Il y a l’auberge, mais je vous en prie, allez-vous-en !
— Chez nous, intervint Guillaume, on n’a jamais refusé d’ouvrir la porte à des voyageurs !…
— Tu m’as l’air d’avoir la langue bien pendue, gamin ! fit Simone. Un peu trop pour ton âge. En tout cas, moi je fais ce qui me plaît et je ne veux pas de vous !
Avant que ceux qu’elle chassait ainsi eussent prononcé une autre parole, Mme Hamel avait déjà refermé sa porte. On l’entendit faire claquer un verrou, tourner une clef, puis il y eut l’écho d’une voix enfantine qui demandait :
— Ce sont de mauvaises gens, Maman ?
À quoi la mère répondit avec assurance :
— Oui, des gens qu’il vaut mieux ne pas avoir chez soi et j’espère qu’ils vont s’en aller. De toute façon, je vous défends de parler de cette visite à qui que ce soit ! Vous m’avez comprise ?
Une violente colère s’empara alors de Guillaume. De toutes ses forces, il s’élança sur la porte qu’il martela de ses poings.
— C’est vous qui êtes de mauvaises gens ! s’écria-t-il. Et un jour vous le regretterez !
Puis, se tournant vers sa mère qui, les jambes fauchées, venait de se laisser tomber sur une vieille borne adossée à la maison :
— Venez, Maman ! On ne peut pas rester ici : il fait si froid !
— Où veux-tu que nous allions ?
— À l’auberge, bien sûr. La pluie s’est arrêtée mais le vent souffle.
— Nous n’avons pas beaucoup d’argent, tu sais ?
— Il y en a sûrement assez pour cette nuit, et demain nous verrons.
Il avait raison, elle le savait bien. Pourtant elle ne pouvait se résoudre à quitter les abords de cette maison dont le souvenir la soutenait depuis la mort de son époux. Venir de si loin pour se voir jetée à la rue comme une mendiante ! Le pire était de ne rien comprendre car, dût sa vie en dépendre, Mathilde ne se souvenait pas d’avoir fait le moindre mal à quiconque. Et voilà que la Simone la traitait comme une pestiférée ou une lépreuse !
Comme elle ne bougeait toujours pas, Guillaume se pencha sur elle et la prit sous un bras pour essayer de la faire lever. En vain : sa force et son courage semblaient l’avoir complètement abandonnée. Pourtant, il fallait partir ! De quoi avait-elle l’air, assise à même le sol devant cette porte qu’on lui avait refusée ? Le jeune garçon se sentait plein de colère et de ressentiment contre la vilaine femme – sa propre tante, hélas, qu’il le veuille ou non. Pour le moment, sa maison était aussi inexpugnable que les grandes tours dont il avait aperçu les silhouettes depuis le port. Laissant Mathilde à son abattement, il s’attela à l’une des poignées du petit coffre dans l’intention de le tirer – il était trop lourd pour des bras de neuf ans.
— Restez sur cette pierre si cela vous plaît ! déclara-t-il avec sévérité. Moi je m’en vais. Je ne veux pas que l’on nous trouve ici. J’aurais trop de honte ! Demain nous repartirons pour Saint-Malo !
Le crissement du bois sur la terre durcie parut agir comme un révulsif sur Mathilde. Avec un soupir, elle réussit à se lever pour aller prendre sa part du fardeau. Quand il sentit qu’elle s’emparait de l’autre poignée, Guillaume sourit :
— Nous allons bien trouver un endroit pour nous abriter ! Vous avez besoin d’une soupe bien chaude… et puis de vous reposer !
Le ton nouveau qu’employait son fils réussit à percer l’épaisse brume de chagrin et de déception où Mathilde se mouvait comme dans un mauvais rêve. C’était celui d’un homme décidé à prendre les choses en main et cela lui fit du bien : tout à coup, elle éprouvait le sentiment d’une force protectrice, non sans se blâmer de sa soudaine faiblesse.
Ils marchèrent un moment le long de la saline, retrouvèrent le village et, enfin, atteignirent la Grand-Rue qui prolongeait la route de Valognes et traversait le bourg de part en part jusqu’à la mer. Ils allaient en tourner l’angle quand Mathilde qui, dans sa lassitude, traînait un peu les pieds, buta contre une pierre et tomba sur les genoux avec un gémissement de douleur.
Cette lourde chute effraya Guillaume plus que les larmes dont il venait d’être témoin : il comprit à quel point sa mère subissait un calvaire et combien cette malle, si petite pourtant, pesait le poids d’une croix pour une femme épuisée. Incapable de la remettre debout, il chercha autour de lui du secours. Il allait appeler quand une femme, enveloppée d’une grande mante noire, se détacha soudain des obscurités de la place et vint à eux. Guillaume arracha poliment son bonnet :
— Oh, madame, pouvez-vous m’aider, s’il vous plaît ? J’ai peur que ma mère ne soit malade…
Mathilde, en effet, restait à genoux sur la terre comme si elle espérait y demeurer à jamais plantée. La nouvelle venue, dont un grand capuchon abritait le visage, regarda tour à tour ce maigre garçon au regard fauve et suppliant, et cette femme prostrée que la lanterne du cabaret voisin éclairait vaguement.
— Où alliez-vous comme ça, avec ce bagage ?
— À l’auberge. Ma mère pensait être accueillie chez son frère, là-bas, près du marais, mais il vient de mourir et sa femme nous a jetés dehors. Nous venons de loin…
Son interlocutrice eut une exclamation de surprise, se pencha davantage en rejetant la coiffe qui retombait sur ses traits.
— Mathilde ! fit-elle avec stupeur. Mon Dieu, c’est Mathilde ! Mais qu’est-ce que tu fais là ?… Et toi, garçon, tu dois être Guillaume ?
— Oui. Vous nous connaissez ?
— Est-ce que ta mère ne t’a jamais parlé de sa cousine Anne-Marie Lehoussois ?
— Si, bien sûr, admit Guillaume dont les souvenirs se réveillaient. Cette Anne-Marie faisait en effet partie de ceux que sa mère évoquait parfois avec une certaine nostalgie. Il savait qu’elles échangeaient environ une lettre par an, et il comprit l’attachement de Mathilde en découvrant le sourire chaleureux de la cousine.
— On ne peut pas la laisser là, fit celle-ci. Elle n’a même pas l’air d’entendre ce qu’on lui dit ! Attends-moi un instant !
Mathilde, en effet, ne bougeait toujours pas. Ses yeux étaient grands ouverts et des larmes en coulaient lentement sans qu’elle fît entendre le moindre son. Anne-Marie s’était relevée et pénétra sans hésiter dans la taverne d’où elle ressortit aussitôt, flanquée de deux vigoureux pêcheurs à qui elle déclara :
— La seule chose à faire, c’est de la porter chez moi ! J’espère qu’elle ne s’est rien cassé…
— On vous fait confiance, Anne-Marie ! approuva l’un des hommes. Elle ne pouvait pas tomber mieux qu’entre vos mains. Mais dites donc, c’est la fille à Mathieu Hamel ça, celle qu’était partie chez les sauvages ?…
Cette perpétuelle et méprisante référence à son pays bien-aimé fit sortir Guillaume de ses gonds :
— On n’est pas des sauvages ! protesta-t-il. Et Québec est une ville, une vraie, une grande… et bien plus belle que ce trou perdu ! On voit bien que vous n’y connaissez rien !