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Celui qu’il interpellait si furieusement ne se formalisa pas et, au contraire, se mit à rire :

— Alors toi, t’es sûrement le petit-fils à Mathieu ! Lui aussi avait un fichu caractère… Bon, c’est sans offense, mon gars !

Tout en parlant, il avait soulevé Mathilde qu’il jeta sur son dos comme un simple sac de farine, tandis que son compagnon se chargeait du bagage.

— L’a rien de cassé, en tout cas ! commenta-t-il en constatant que la jeune femme n’avait émis aucune protestation concernant ce mode de transport.

Cinq minutes plus tard, on était rendu à destination. Mlle Lehoussois – c’était en effet une vieille fille ! – habitait dans la rue des Paumiers, près de la forge des frères Crespin : une solide maison sans étage, construite et couverte en schiste dont les paillettes de mica brillaient au soleil quand il faisait beau temps. Elle aussi possédait un jardin. Celui-ci était entouré d’une haie vive faite d’épine et de tamarin, et protégé par un fossé.

Le petit cortège pénétra dans une grande pièce pavée de carreaux rouges. Un beau feu flambait dans la cheminée sous une marmite auprès de laquelle une pelle, des pincettes et un soufflet avaient l’air de monter la garde. Un grand lit à baldaquin tendu d’indiennes à personnages occupait tout le fond de la salle. Deux hautes armoires à ferrures de cuivre sculptées de bouquets de roses, un grand coffre, une huche, une longue table et des chaises paillées, le tout scrupuleusement astiqué, composaient le mobilier avec une horloge dont le balancier de cuivre brillait dans l’ombre comme un petit soleil.

Quand Anne-Marie eut allumé la grosse lampe à huile à l’aide d’un tison, Guillaume vit fleurir au mur une collection d’assiettes joyeusement colorées et remarqua deux fusils accrochés en croix sur le manteau de la cheminée, laquelle était flanquée de chandeliers du même cuivre que celui de la petite « fontaine » placée près de la porte, au-dessus de deux ou trois paires de sabots.

On déposa Mathilde sur le lit où elle se mit à trembler de tout son corps, sa main bien serrée dans celles de son fils. Anne-Marie remercia les porteurs bénévoles d’un coup d’eau-de-vie de cidre puis les renvoya dans les ténèbres extérieures, avant d’appliquer à la malade le même traitement. Cela lui fit le plus grand bien : Mathilde sortit brusquement de l’espèce de transe qui la pétrifiait, reconnut sa cousine et tomba dans ses bras en sanglotant éperdument. Soulagé, Guillaume laissa les deux femmes à leurs retrouvailles et s’approcha du feu pour y réchauffer son dos et ses mollets. Le poids de la malle brûlait encore ses mains mais c’était bien le seul endroit de sa personne qui eût chaud. Pour le reste, il se sentait transi. Affamé aussi : le petit filet de vapeur qui montait de la marmite lui dilatait les narines et aboutit à une série d’éternuements qui fit accourir son hôtesse.

— C’est-y que t’as pris froid, garçon ? Ôte-moi ces frusques mouillées : tu fumes déjà comme une cheminée…

En un rien de temps, elle le dépouilla de ses habits trempés qu’elle mit à sécher sur deux chaises, enveloppa le long corps maigre dans un immense châle de laine qu’elle noua autour de lui, fourra ses pieds qui bleuissaient dans des sabots pleins de paille et installa le tout devant la table où elle entreprit de disposer le couvert sans cesser d’examiner son invité.

— D’où tiens-tu cette tignasse rouge ? Une vraie carotte !

— De mon père… Est-ce que je peux vous aider ?

Elle eut un chaud sourire qui illumina son visage dépourvu de beauté mais non de caractère. Âgée d’une quarantaine d’années, Anne-Marie Lehoussois arborait un grand nez busqué façon Louis XIV au-dessus d’une bouche sinueuse qui, en s’entrouvrant, révélait des dents blanches et bien plantées. Grande et forte, elle possédait une majesté naturelle qu’un sourire ou un geste de ses mains nerveuses teintait par instants d’une grâce inattendue.

— Non, dit-elle, mais c’est gentil de le proposer. Nous allons souper à présent. Je vais d’abord servir ta mère…

Mais Mathilde, bien remise de son malaise, venait de descendre du lit pour les rejoindre et prendre place à table.

— Tout au long de la route, murmura-t-elle avec un sourire d’excuses, je rêvais d’un moment comme celui-là : être assise devant un bon feu, en famille, avec un bol de soupe dans les mains…

— Alors explique-moi pourquoi, lorsque Célestin t’a appris ce qui était arrivé à ce pauvre Auguste, tu n’es pas venue directement chez moi ? demanda Mlle Lehoussois en taillant de larges tranches de pain.

— Ta dernière lettre – elle remonte à l’an passé – me disait que tu partais t’installer quelque temps à Cherbourg pour prendre soin de ton oncle Sébastien, fort âgé, afin de lui éviter l’hospice. Quand nous sommes passés tout à l’heure, il n’y avait pas de lumière dans ta maison. J’ai cru que tu étais encore là-bas.

— J’en suis revenue il y a six mois, contente d’avoir pu adoucir les derniers moments de ce pauvre Tonton. Contente aussi de revenir : il y a toujours quelqu’un qui a besoin de moi ici. Ce soir, j’ai aidé la Marie Valette à mettre au monde un petit gars dont le père aura peut-être un brin de peine à faire la connaissance vu que, depuis plus de deux ans, il navigue sur un bateau de la Compagnie des Indes dans les pays lointains…

— On sait qui est le père ?

— Un soldat de La Hougue. Mais nous ne devrions pas parler de ça devant le petit…

À vrai dire, de tout ce qu’il venait d’entendre, Guillaume ne s’intéressait qu’à un seul point : la cousine soignait les gens comme le faisait son propre père.

— Vous êtes docteur ? demanda-t-il avec une révérence dans le ton qui fit sourire Anne-Marie.

— Pas vraiment, mais de mon père, qui était apothicaire – Dieu ait son âme, fit-elle avec un rapide signe de croix –, j’ai appris bien des choses. Et chez les dames de Valognes, où le pauvre cher homme espérait que je deviendrais une « demoiselle », j’en ai appris d’autres. Alors on vient souvent me demander une tisane, un conseil et même, quand le docteur Tostain a trop à faire, c’est moi qu’on appelle au secours. Je crois qu’avec le temps je suis devenue une assez bonne sage-femme.

— Elle sait presque autant de choses que ton père en savait, mon Guillaume, sauf bien sûr qu’on ne lui a jamais demandé de couper une jambe ou de trépaner un crâne…Pourquoi ne t’es-tu jamais mariée ? Je sais pourtant que tu as eu des occasions ?

— Qui s’intéressaient surtout à mes quelques écus. Il suffit d’un miroir pour me dire que je suis laide… non, ne proteste pas ! Je le sais, et si tu veux que je te livre le fond de ma pensée, à présent j’en suis plutôt contente : au moins je vis tranquille.

Il y eut un silence puis Mathilde, après une brève hésitation, aborda enfin le sujet qui la tourmentait :

— Il faut tout de même que nous parlions de Simone. Tout à l’heure, en me refusant la porte de notre maison, elle m’a crié que j’avais fait assez de mal et qu’elle ne voulait pas de nous…

— Elle a dit ça ?

— Oui, et je cherche encore quelle faute j’ai pu commettre.

— Aucune qui doive gêner ton sommeil… mais est-ce que nous ne devrions pas envoyer cet enfant au lit ?

— Non, dit Guillaume. Je n’ai pas envie de dormir et si vous m’envoyez me coucher, je reviendrai écouter à la porte.

Le défi de l’enfant amusa Mlle Lehoussois.

— Eh bien, au moins tu es franc. Reste donc ! Tu n’entendras rien dont ta mère puisse rougir.

Puis, revenant à la jeune femme :

— Te souviens-tu du jour où le corps de la petite Louise Simon fut retrouvé non loin de la porte des Dames, dans les buissons de tamarins du Cul-de-Loup ?