Non seulement le sang ne monta pas au visage de Mathilde, mais il eut l’air de s’en retirer. Comment aurait-elle pu oublier ce soir de printemps où, pour la dernière fois, les bras d’Albin se refermaient sur elle ?
Depuis le début, en effet, leur amour rencontrait de grands obstacles. Mathilde n’en ignorait rien, car son ami était d’un naturel trop droit pour les lui cacher. Il savait qu’il ne lui serait pas facile d’obtenir de son père qu’il lui permît d’épouser la fille du saunier parce que celui-ci caressait des ambitions plus brillantes.
Nicolas Perigaud n’appartenait cependant ni à l’aristocratie ni à la magistrature des campagnes : il était simplement l’intendant du comte de Nerville dont le château s’élevait sur les hauts de Morsalines, mais – et cela remontait à plus de cent ans – les châtelains avaient reconnu la fidélité et les services de sa famille en lui concédant une maison et quelques terres prises sur leur propre domaine. En outre, la mère d’Albin ayant nourri de son lait le jeune vicomte Raoul, des liens nouveaux, dont Nicolas n’était pas peu fier, l’unissaient aux Nerville. Aussi espérait-il renforcer sa position en mariant Albin à la fille unique de Michel Lesage, le bailli de Morsalines, qui était son ami.
S’il ne s’était pris à aimer Mathilde, le jeune homme n’eût pas refusé ce projet : celle qu’on lui destinait ne manquait pas d’un certain charme juvénile et doux mais, depuis la grande procession des Rogations qui rassemblait cette année-là les villages d’alentour dans la grande église de Quettehou, il ne pouvait plus penser à une autre qu’à Mathilde Hamel, à ses yeux trop bleus et à la belle lumière que son approche y faisait briller. Ils s’aimèrent au premier regard et n’essayèrent même pas de s’en défendre, tant ce bonheur qui les avait saisis au même instant leur paraissait naturel, préparé, écrit de tout temps par la main de Dieu. Ce qui ne signifiait pas que leurs familles verraient les choses de la même façon et, devinant d’instinct que déclarer hautement leur amour déchaînerait la foudre, les deux jeunes gens choisirent, d’un commun accord, de patienter. Cependant ils s’aimaient trop pour se refuser le bonheur de rencontres furtives, à la tombée du jour, dans un endroit qu’ils choisissaient différent à chaque rendez-vous afin de ne pas attirer l’attention.
L’entrevue ne durait jamais longtemps : quelques minutes seulement à rester serrés l’un contre l’autre, à se dire des mots tendres, à essayer de tracer le plan d’un avenir qui semblait se fermer un peu plus devant eux à chacun de leurs revoirs… Et il leur fallait beaucoup de sagesse pour ne pas risquer l’irréparable en permettant à leurs baisers de devenir trop brûlants. Albin adorait Mathilde et pour rien au monde il n’eût voulu l’exposer à la colère d’un père dont on savait qu’il pouvait être violent.
Pourtant cette situation ne pouvait s’éterniser. Deux fois déjà, le jeune homme avait avancé l’idée d’une fugue, d’un départ à deux pour une destination qu’ils n’arrivaient pas à déterminer, et, très certainement, il allait falloir en venir là quand arriva chez les Hamel la lettre de Guillaume Tremaine.
Ce soir-là, Mathilde arriva la première au rendez-vous, fixé à l’endroit que tous deux préféraient : une petite crique enveloppée de buissons située à l’entrée de la longue digue qui menait de Saint-Vaast au fort de La Hougue. Une plage étroite disparaissant aux grandes marées mais qui donnait aux deux amoureux l’impression d’être seuls au monde, enfermés par les branches et avec la mer pour seul témoin.
La jeune fille était en train de franchir le taillis protecteur quand elle entendit un gémissement, ou plutôt un râle, qui la figea sur place, lui coupant le souffle. L’idée lui vint qu’Albin était peut-être en danger et elle écarta les rameaux épais. Ce qu’elle vit dans l’ombre bleutée du crépuscule manqua lui arracher un cri qu’elle eut la présence d’esprit d’étouffer sous son poing : un homme, penché sur une femme effondrée à ses pieds, était en train de l’étrangler.
La tête de la victime d’où coulait une longue chevelure claire allait et venait sous les secousses furieuses que l’assassin imprimait à son cou. Elle n’essayait même plus d’arracher les mains qui la tuaient et se laissait aller comme une poupée de chiffon… Après quoi, quand il fut certain que la mort avait accompli son œuvre, le meurtrier traîna le corps jusque dans l’eau où il l’abandonna.
Consciente tout à coup de sa solitude avec ce dangereux inconnu – il ne faisait plus assez clair pour distinguer son visage, bien qu’elle eût pu voir qu’il était botté et que ses vêtements n’étaient pas ceux d’un pêcheur – Mathilde voulut se retirer mais son pied glissa dans le sable, et elle tomba en arrière sur une racine affleurante. Le choc lui fit perdre connaissance.
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle était dans les bras d’Albin qui tamponnait ses tempes avec un mouchoir mouillé. Malheureusement l’impression de bonheur qu’elle éprouva ne dura qu’une seconde : le souvenir du drame dont elle venait d’être témoin lui revint d’un seul coup et la redressa, affolée, elle tendit un doigt vers l’eau devenue noire, voulut parler. Mais Albin posa vivement une main sur sa bouche.
— Tais-toi !… Pour l’amour de Dieu, tu n’as rien vu…
— Mais…
— Si tu m’aimes, ne pose pas de questions ! réponds simplement : te sens-tu assez bien pour marcher ?
— Oui… Je crois…
— Alors, rentre vite chez toi ! Je vais te suivre à distance pour m’assurer qu’il ne t’arrive rien. Ensuite, j’irai parler à ton père.
Les yeux de Mathilde s’emplirent d’effroi.
— As-tu perdu l’esprit ?
— Non mais, cette fois, il faut que je lui parle !… Et nous n’avons pas le temps de discuter.
Il l’aida à se relever, tapota sa robe pour en faire tomber le sable, l’aida à remonter la petite pente des buissons. Arrivés sur le chemin, il la serra contre lui et lui donna un profond baiser.
— Va à présent ! Et ne traîne pas en route !
Pour surveiller son départ, il resta à l’abri des tamarins puis se mit en marche après quelques secondes, de manière à ne jamais la perdre de vue. C’était facile tant qu’elle se trouvait près de la digue. Il atteignait lui-même la Corderie lorsqu’il croisa un soldat qu’il connaissait, avec lequel il échangea un « bonsoir » cordial. L’homme sortait d’une auberge du port et n’avait pas pu croiser Mathilde qui se pressait en direction de sa maison. Elle l’atteignit avant le retour de son père et de son frère. Ceux-ci travaillaient toujours jusqu’à la nuit close, même quand la mer était pleine, même quand la saline ne réclamait pas leurs soins, parce qu’ils avaient entrepris la construction d’un bateau et qu’ils s’y donnaient avec passion… C’était ce qui permettait à la jeune fille, privée de mère depuis cinq ans, de rejoindre son amoureux deux ou trois fois par semaine. Les autres soirs, elle se rendait à l’église, pour que l’on eût l’habitude de la voir dehors vers la tombée de la nuit.
Albin avait dû guetter le retour des deux hommes, car il frappait à la porte peu de temps après leur arrivée. Mathilde et son frère furent priés de se tenir à l’écart : le jeune homme voulait parler au saunier seul à seul. Une heure plus tard, il quittait la maison de la saline… et Mathilde ne le revit pas : le lendemain même, son père, après lui avoir annoncé qu’elle irait épouser le médecin en Nouvelle-France, l’envoyait à Granville, chez la sœur de sa mère, où elle attendrait le jour de l’embarquement pour Québec. Ni les larmes de la jeune fille ni ses prières ne purent fléchir la volonté de Mathieu Hamel qui, pour plus de sécurité, fit accompagner Mathilde par Auguste, sommé de ne revenir à La Hougue qu’après le départ du bateau…