De son côté, Guillaume explorait Saint-Vaast et ses alentours immédiats, trouvant à chaque incursion un intérêt nouveau, surtout ce matin où, allant au pain, il découvrit une grande frégate bleu, gris et or ancrée dans la rade qu’elle décorait superbement. Souvent, des gens lui parlaient, demandaient des nouvelles de sa mère ; il répondait toujours avec beaucoup de politesse mais brièvement, laissant entendre par son attitude réservée qu’il ne souhaitait pas prolonger la conversation. À la maison, il allait chercher l’eau, le bois, aidait sa mère à dévider les écheveaux de laine, faisait son lit ou bien travaillait au jardin, un peu inquiet tout de même de ne jamais entendre évoquer un quelconque projet d’avenir : sa mère avait-elle l’intention de passer toute sa vie assise dans un fauteuil ? Allait-il falloir qu’il prît lui-même l’initiative de mettre le sujet sur le tapis ?
Dans les premiers jours de décembre, le temps changea : une grosse tempête passa sur Saint-Vaast qui fit le gros dos sous la violence du vent, ne lui abandonnant qu’un seul toit de chaume, les autres, couverts de lourdes plaques de schiste, ayant parfaitement résisté. Guillaume, lui, ne résista pas à l’envie qui le tenaillait de revoir les grosses vagues qui l’avaient tellement fasciné sur le bateau. Accroché à l’affût d’un canon vers lequel il avait presque rampé, il resta là une bonne demi-heure, fouetté par les embruns à regarder se précipiter vers la digue la furie verdâtre de la mer crêtée d’écume. Il aimait le vent comme sa mère l’avait aimé. Plus ardemment peut-être car la violence des éléments déchaînés lui procurait un plaisir intense… Qu’il paya sans sourciller lorsqu’il lui fallut, au retour, affronter une mère à peu près folle d’angoisse…
— Promets-moi de ne jamais recommencer… de ne plus jamais me faire une peur pareille !…
Il fallut bien promettre mais à contrecœur… et en croisant deux doigts derrière son dos. S’il voulait être marin, il faudrait bien que Mathilde s’habitue…
L’ouragan s’apaisa pour la Saint-Nicolas et ce fut le lendemain au soir que Mathilde, tout à coup, décida de se rendre à l’église pour le salut. Connaissant la piété assez tiède de sa mère, Guillaume, surpris, proposa de l’accompagner. Elle refusa :
— Je préfère que tu restes ici. Notre cousine est chez le perruquier, dont la femme va avoir un enfant. Elle rentrera peut-être tard et il vaut mieux qu’il y ait quelqu’un dans la maison. En outre, il pleut, ajouta-t-elle en s’emparant du grand parapluie vert qui reposait toujours près des sabots de l’entrée, et tu as pris un petit froid en allant contempler les vagues…
C’était vrai. Guillaume était enrhumé et ne cessait d’éternuer. Cependant il ne se sentait pas autrement malade, et de plus il n’aimait guère cette sortie à la chute du jour qui lui rappelait trop ce qu’il avait entendu le soir de leur arrivée. L’église, c’était le prétexte qu’invoquait Mathilde pour rejoindre son ami Albin.
Il la laissa partir sans plus insister, mais quand il la vit franchir la porte du jardin et s’enfoncer dans le crépuscule où le joyeux dôme de toile verte se fondait dans la grisaille ambiante, il prit la décision de la suivre, s’habilla en hâte et se glissa hors de la maison en se gardant bien de marcher au milieu de la rue.
Tout de suite, il sut qu’elle n’allait pas à l’église : il la vit continuer droit devant elle au lieu de tourner à gauche. Il sentit alors un désagréable pincement : plus Mathilde avançait, plus il devenait évident qu’elle se dirigeait vers la digue. Elle ne tarda d’ailleurs pas à l’atteindre et à s’y engager. Dans l’ombre grandissante, la lanterne de la tour conique ressemblait à un doigt qui faisait signe. Guillaume, alors, accéléra le pas car sa mère courait à présent vers ce qui ne pouvait être que le lieu des anciens rendez-vous. Mais pourquoi donc y retournait-elle ce soir ? Était-elle poussée par un besoin irrésistible de renouer avec les vieux souvenirs ? L’hypothèse d’un rendez-vous était exclue puisque le malheureux Albin trimait toujours sous le fouet des comités…
Le parapluie brusquement replié, Mathilde disparut dans le fouillis de branchages. Guillaume, alors, se résolut à ôter ses galoches pour ne faire aucun bruit et se mit à courir. Puis il se jeta à genoux sous les buissons pour se faufiler à son tour à l’endroit approximatif où Mathilde s’était enfoncée. À cet instant, un cri étouffé lui serra le cœur et, sans plus chercher à se cacher, il s’élança.
— Maman ! Maman !… Me voilà !
Il vit alors ce que Mathilde avait vu dix ans plus tôt : la silhouette noire d’un homme en train d’étrangler une femme qu’il avait contrainte à s’agenouiller, mais cette fois la victime était sa mère… Il n’eut pas le temps d’arriver ; lâchant sa proie, l’assassin saisit un couteau à sa ceinture et frappa. Mathilde s’écroula au moment même où l’enfant se ruait sur l’inconnu en hurlant…
Pas longtemps. Le poignard se releva, frappa de nouveau et Guillaume, avec un cri de douleur, s’abattit sur le corps de sa mère tandis que le meurtrier prenait la fuite…
Il y eut, tout à coup, un grand silence que troublèrent au bout d’un instant le froissement d’une petite vague et le cri d’un oiseau de mer. Guillaume, du fond de la souffrance qui le brûlait, poussa un gémissement, puis un autre…
Il se trouva alors un homme qui, monté sur un gros cheval, longeait l’immense digue en direction du fort. La plainte, quoique faible, l’arrêta. Il descendit de sa monture et, à son tour, franchit la ceinture de tamarins armé d’une lanterne sourde qu’il portait à sa selle. Ce qu’il découvrit lui arracha un juron indigné. Il posa sa lanterne, se pencha, vit que la femme était morte mais que le petit garçon, lui, vivait encore…
Il chercha la blessure, la trouva et, habitué, comme ceux qui voyagent au loin à faire face aux situations imprévues, il roula en tampon le fichu de la défunte qu’il appuya en serrant bien pour arrêter le sang. Cela fait, il eut un instant d’hésitation, regarda vers La Hougue avec une expression de haine que virent seulement les premières étoiles. Finalement, il prit un parti, enleva Guillaume dans ses bras sans plus s’occuper de Mathilde, retourna au chemin, déposa son fardeau sur l’encolure du cheval, remonta en selle et, lentement, fit demi-tour…
Cet homme se nommait Jean Valette. En rentrant chez lui, quelques heures plus tôt, après trois ans passés au service de la Compagnie des Indes, il venait de trouver sa femme nouvellement accouchée. Elle eut si peur qu’il obtint sans peine le nom du séducteur et s’il se dirigeait, à cette heure, vers le fort, c’était pour y assener à ce suborneur le poids de sa fureur. La découverte qu’il venait de faire changea d’un seul coup ses intentions : la femme infidèle, il n’en voulait plus, et pas davantage de son bâtard, lui qui, pourtant, souhaitait un fils depuis longtemps…
Dans ce jeune garçon qui reposait contre lui sans connaissance, il vit un signe du Ciel car il était homme pieux et craignait Dieu. L’amant de Marie pouvait dormir en paix et elle aussi. Sa punition serait de ne pas voir un sol de la somme rondelette qu’il rapportait. Quant à lui, si le Seigneur voulait que cet enfant vive, il en ferait son fils…
À nouveau, il hésita sur la destination à prendre. Sa première idée fut d’emmener le petit blessé chez le docteur Tostain mais une bouffée de colère lui revint : celui-là, comme beaucoup d’autres à Saint-Vaast, devait connaître sa honte et il ne voulait avoir à rougir devant aucun des habitants d’un village qu’à cette minute il rejetait pour toujours.
Barfleur n’était pas loin. Là il y avait un vieux chirurgien de marine qu’il connaissait depuis toujours. S’il était encore de ce monde, le vieil homme saurait soigner son protégé.