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Enveloppant de son mieux l’enfant qui geignait doucement dans son grand manteau, il s’engagea dans le chemin qu’il venait de choisir et mit son cheval au trot. Bientôt, il avait dépassé la dernière maison de Saint-Vaast et s’enfonçait dans l’obscurité…

Des années passèrent…

Deuxième partie

UNE TOMBE ABANDONNÉE…

1785

V

LE SOUPER DE VALOGNES

En dépit de la vigoureuse pluie de printemps qui tourbillonnait sur le Cotentin depuis deux jours, l’hôtel de Mesnildot brillait de tous ses feux reflétés par les flaques de la place du Calvaire où pataugeaient courageusement les porteurs de chaises. On employait beaucoup ce moyen de transport dans le « petit Versailles » de la Normandie. Les grandes artères y étaient rares, les aristocratiques demeures toutes voisines et les distances généralement courtes. Les déplacements s’effectuaient donc à pied, à cheval ou en chaise à porteurs, en attendant le retour aux châteaux environnants dont les cloches de Pâques donnaient le signal. Là, on retrouvait les attelages que l’éloignement rendait nécessaires à la vie mondaine. En somme, l’aimable et élégante cité qui n’avait sa pareille nulle part ailleurs parce que tout, même les couvents, y déployait une grâce, une mesure architecturale, un agrément et une souriante distinction, était née du désir de poursuivre ensemble, même durant la mauvaise saison, l’existence conviviale menée dans les nombreux domaines dont elle s’entourait. Un rendez-vous mondain à la mesure d’une grande province, riche et cultivée, que le chemin de l’imposant Versailles impressionnait d’autant moins qu’on ne souhaitait guère s’y rendre.

C’en était fini du temps où le Roi-Soleil interdisait au moindre de ses rayons d’éclairer ceux de ses nobles qui ne seraient prêts à tout abandonner pour vivre à ses pieds. C’en était fini des châteaux déserts ou laissés à la charge des intendants, ainsi que de la noblesse domestiquée. Le roi Louis XVI, homme paisible, savant – il était peut-être le meilleur géographe de son royaume –, n’aimait guère le faste. Ses goûts l’entraînaient vers la bonne chère, la serrurerie, et surtout la chasse qu’en digne fils de ses ancêtres il pratiquait avec assiduité. La reine Marie-Antoinette, pour sa part, aimait fort la magnificence et l’éclat des parures mais ne se souciait guère des seigneurs et dames – même pourvus de fort grands noms – n’appartenant pas à son petit cercle d’intimes : ceux que l’on appelait, avec une certaine envie, bien sûr, la « coterie de Trianon », et qui s’avéraient soigneusement choisis en vertu de leur esprit, de leur gaieté et de leur ingéniosité à la distraire… En somme, c’était de Paris que venaient à présent les lumières : Paris intellectuel, Paris artiste, Paris politique sur lequel soufflait le vent de « liberté » rapporté d’Amérique par les soldats de Rochambeau et de La Fayette et que l’on commençait à interpréter comme un vent de fronde…

À Valognes, rien de tout cela : certes on se tenait au courant des nouvelles de la Cour et de la Ville, on lisait les gazettes, on se procurait les dernières romances et les livres les plus récents, mais c’était encore le menuet qui menait le bal dans les salons où ne se déployait qu’un faste mesuré, de bon aloi, cadre naturel pour une société élégante habituée aux grandes manières, à la plus juste politesse et fleurant bon la poudre à la Maréchale. En résumé, les châtelains y prenaient leurs quartiers d’hiver sans être gênés par l’état des chemins…

La réception donnée ce soir par les Mesnildot allait clore les mondanités de la mauvaise saison même si celle-ci ne semblait pas décidée à laisser sa place. Le prétexte, plus encore que l’occasion, en était un cousin de la famille à son retour des Indes où il avait eu l’honneur de combattre l’Anglais sous le bailli de Suffren, et qui rentrait au pays où le domaine familial, laissé à l’abandon depuis deux ans, réclamait des soins d’urgence.

Ainsi auréolé d’exotisme, le jeune Félix eût sans nul doute attiré l’attention de sa parentèle et de ses voisins. Mais ce qui motivait le grand cas que l’on faisait de lui, à cette heure, prenait surtout racine dans une dévorante curiosité. En effet, M. de Varanville ne revenait pas seul : un étranger l’accompagnait, au sujet duquel nul ne savait rien sinon qu’il arrivait, lui aussi, de ces pays lointains dont le pouvoir d’attraction demeurait entier sur les rêves des femmes, des enfants et même de certains hommes.

Les rares personnes qui l’aperçurent à son entrée en ville – tels les serviteurs de l’hôtel du Grand Turc où les deux amis choisirent de s’installer quelques jours avant de gagner le manoir de Félix – se trouvèrent d’accord pour le déclarer aussi « mystérieux que passionnant ». Sans doute parce que l’on ne trouvait rien d’autre à dire ; le mystère et la force de fascination tenaient uniquement à un physique assez exceptionnel, à une allure d’altesse et surtout à un comportement d’une froideur polaire tout juste adouci par une irréprochable courtoisie. On alla jusqu’à prétendre, faute de mieux, qu’il devait être quelque prince voyageant incognito. Un coureur des mers, en tout cas, voilà qui était certain. Sa peau, cuite et recuite par des années de soleil et de vent, possédait ce hâle profond des marins sans rien avoir de l’Oriental : ni le profil acéré de son visage étroit aux pommettes accentuées et à la mâchoire vigoureuse, ni les cheveux d’un roux foncé que l’inconnu portait simplement tirés en arrière et noués sur la nuque par un ruban noir, ni surtout les yeux d’une curieuse teinte dorée traversée de moirures – de vrais yeux de fauve – n’indiquaient le sang oriental.

Ses vêtements non plus ne montraient aucun caractère asiatique. Il était vêtu de noir ou de couleurs sombres et d’un linge neigeux qui épousait son grand corps nerveux aux épaules de corsaire dont la peau sculptait avec précision ses muscles longilignes. Des bottes souples comme des gants gainaient ses longues jambes de cavalier avec un parfait dédain pour les élégants souliers à boucles d’argent, d’or ou autres raffinements qui emportaient alors les suffrages des élégants.

Imposant donc, il l’était, mais certaine jeune servante de l’auberge qui, en remerciement d’un léger service, reçut un sourire en plus d’une pièce d’argent, en demeura toute retournée et passa une partie de sa nuit à imaginer de quelle façon elle pourrait s’en faire adresser un second. Quant à son nom – car il en avait un, bien entendu – il ne convainquit personne. C’était un nom simple, sans particule et fleurant bon la vieille Normandie. Du coup l’idée s’ancra dans plus d’une cervelle qu’il ne pouvait qu’en cacher un autre. Pourtant aucun secret, aucune illustration occulte ne se cachait, et pour cause, sous le nom de Guillaume Tremaine…

Sous de grands parapluies, les chaises à porteurs avaient l’air d’éclore subitement en énormes fleurs de satin, de velours et de dentelles à mesure que l’on en extrayait les dames en robes à paniers que leurs hautes coiffures poudrées à la mode de Versailles obligeaient à voyager à genoux. Pendant ce temps, Guillaume et Félix, dans le petit salon qui joignait leurs chambres à l’hôtel du Grand Turc, soutenaient une discussion animée tournant une fois de plus autour de la passion bottière du premier.

— Si tu veux qu’une société t’accepte, plaidait le second, tu te dois d’adopter ses usages : on ne se présente pas botté dans un salon. Tu as fini par l’admettre à Paris, alors pourquoi pas ici ? On s’y habille exactement de la même façon.