Lorsque Guillaume fut guéri, l’hiver se dissolvait dans des pluies diluviennes. On quitta donc Barfleur et la maison du vieux Quinault pour retrouver les grands chemins. De coches en pataches et en diligences, on traversa le Cotentin et la Bretagne jusqu’à une étrange ville presque neuve, composée surtout de chantiers, d’arsenaux et d’entrepôts qui tenaient plus de place que les maisons couvertes de tuiles ou d’ardoises. Cette cité où s’affairaient vingt mille personnes – chiffre imposant pour l’époque – vibrait de toutes les couleurs des navires qui venaient s’y embosser et exhalait les senteurs étranges des cargaisons qui s’y déversaient : elle était le fief de la toute-puissante Compagnie des Indes pour laquelle Jean Valette venait de naviguer durant trois longues années. Elle s’appelait L’Orient…
Ce n’était d’ailleurs pas son premier voyage et, sachant quel avenir pouvait, grâce à la Compagnie, s’ouvrir devant lui et son protégé, il y revenait tout naturellement. Quinze jours après leur arrivée, tous deux embarquaient à bord de la flûte Massiac, puissant navire de neuf cents tonneaux en route pour Pondichéry avec une cargaison de draps sergés, de toiles de lin, de vins et de liqueurs, de glaces et d’horlogerie. Valette y retrouvait son poste de maître canonnier et Guillaume, qui avait de l’instruction, se vit confier au chirurgien du bord pour tenir ses livres et l’assister dans la mesure de ses moyens. Le 17 avril 1760, la longue houle de l’Océan s’ouvrait devant le lion d’or cabré qui décorait la proue du bâtiment…
La rêverie de Guillaume vola en éclats : dressé de toute sa taille et tendant le cou-de-pied en marchant comme un matou satisfait, Félix venait de faire son entrée dans la chambre en répandant autour de lui une joyeuse mais complexe odeur de rhum et de savon à l’iris.
— Comment me trouves-tu ? demanda-t-il en se posant dans une attitude avantageuse qui fit sourire Guillaume, avant de lui faire émettre un léger sifflement :
— Une fête pour les yeux !… Voilà donc la merveille commandée à Paris ? Tu as dû te ruiner !
— Peut-être, mais je tiens à faire impression, ce soir. Tu verras que cela en vaut la peine. Et tu regretteras tes bottes…
Il considérait avec satisfaction, dans le trumeau qui ornait le dessus de la cheminée, son élégante silhouette bien prise dans son habit de satin d’un rouge sombre qui convenait à son teint brun et à ses yeux noirs. Les cheveux, bruns eux aussi, disparaissaient sous une perruque blanche du meilleur effet, en harmonie avec la dentelle d’Alençon qui moussait sur sa poitrine. Une broderie faite de fils d’or, comme les boutons, enrichissait ce costume de cour que relevait encore le ruban bleu de Saint-Louis.
— Je ne regretterai rien, dit Guillaume en vidant son verre avant de se lever.
Son image sévèrement vêtue de velours noir apparut en contraste avec celle de son ami dans la glace au mercure un peu terni. Une simple broderie de soutache bordait le vêtement, depuis le haut col étroitement ajusté sur la nuque jusqu’au bas de la longue veste, et courait autour des manches. Mais la grande émeraude qui scintillait doucement dans la dentelle du jabot, assortie à celle ornant la main droite sous l’écume blanche de la manchette, aurait pu payer la plus riche maison de la ville.
— Allons, à présent ! conclut-il en allant prendre sur un siège un ample manteau à triple collet…
Un moment plus tard, les deux hommes pénétraient dans le grand salon de l’hôtel de Mesnildot. Le silence qui les accompagnait depuis l’entrée disait assez le degré de curiosité de ceux qui les attendaient. Sur leur passage, les silhouettes se figeaient, les conversations baissaient de ton jusqu’au chuchotement tandis qu’ils foulaient les roses délicates d’un grand tapis à bouquet : son dessin les menait tout naturellement vers un canapé de soie nacrée sur lequel deux femmes se tenaient assises, les regardant venir. L’impression bizarre de se trouver dans un palais royal et de marcher vers un trône effleura Guillaume mais ne le surprit pas : ce petit cérémonial devait être préparé depuis longtemps.
La plus jeune des deux dames – elle pouvait avoir entre vingt-cinq et trente ans – se leva et vint embrasser Félix.
— Soyez le très bienvenu, mon cousin ! Après de si longues aventures, il doit vous être doux de retrouver notre vieille ville où chacun, croyez-le bien, s’est passionné pour vos exploits…
— Bien modestes, ces exploits, ma chère cousine, puisque j’ai le bonheur d’être encore en vie pour vous saluer. Le mérite en revient avant tout à M. le bailli de Suffren sous les ordres duquel j’avais le grand honneur de servir et qui, lui, a moissonné de bien glorieux lauriers le long des côtes de Coromandel, à Trinquemale et à Gondelour…
Les noms exotiques sonnèrent sous les cristaux scintillants des lustres qui les renvoyèrent sur l’assistance… Abandonnant Félix, la belle hôtesse – elle l’était en effet, blanche et svelte avec des traits fiers et des yeux froids sous l’ordonnance arrogante de sa haute coiffure poudrée – se tourna vers Guillaume :
— Fûtes-vous aussi de ces combats, monsieur ?
— J’ai eu ce privilège, madame, mais au simple titre de volontaire. M. de Kersauzon, qui commandait le Brillant sur lequel servait mon ami Félix, m’a fait la grâce de me prendre à son bord afin que je puisse participer à la bataille, ce dont je lui sais un gré infini. À vous aussi d’ailleurs, puisque vous voulez bien m’adresser la parole sans attendre que l’on m’ait présenté à vous.
— L’amitié qui vous lie à mon cousin m’est une recommandation suffisante. Cependant, j’apprécie que vous souhaitiez respecter les usages. Félix, veuillez vous exécuter !
Le jeune homme s’inclina :
— C’est un plaisir que je suis honoré d’être seul à posséder, puisque, mon cher Guillaume, tu ne connais personne ici. Souffrez donc, ma cousine, que je vous présente M. Tremaine dont l’épée est venue, fort opportunément, me tirer d’un très mauvais pas dans les rues de Porto-Novo et qui ensuite m’a offert l’hospitalité au palais de son père adoptif.
Le mot fit courir un agréable frémissement sur l’assemblée dont les regards se chargèrent de points d’interrogation. Jeanne du Mesnildot dut se charger de les traduire, tout en offrant sa main aux lèvres du nouveau venu :
— Un palais ? Votre père… adoptif est-il donc prince ?
— En aucune façon, madame, bien qu’il en ait eu l’âme. C’était – j’ai eu, en effet, la douleur de le perdre l’an dernier – un simple négociant qui, après avoir longtemps servi la Compagnie des Indes, a pris en main ses propres affaires. L’amitié d’un véritable souverain, le nabab de Mysore Hay-der-Ali, l’a aidé dans la conquête de sa fortune.
— Vous êtes né là-bas, monsieur ?
— Non, madame. Je suis né à Québec…
— À Québec ? En Nouvelle… Je veux dire au Canada ?
— Vous disiez bien : j’ai vu le jour en Nouvelle-France. Je l’ai quittée tout enfant, après la mort de mon père et lorsque les Anglais nous ont chassés…
Il se demandait si l’interrogatoire allait durer quand la vieille dame qui occupait encore le canapé décida qu’on l’avait suffisamment oubliée. Sa voix aristocratiquement perchée résonna :
— Voilà un homme intéressant ! Cessez donc de l’accaparer, ma chère Jeanne, et prêtez-le-moi un peu !