Un instant plus tard, partageant avec elle les coussins agréablement rembourrés, Guillaume répondait aux questions de la doyenne des invités qui était aussi la plus noble dame : Françoise-Charlotte, marquise douairière d’Harcourt, dont le magnifique hôtel était proche voisin de celui des Mesnildot. C’était d’évidence une fort grande dame et le voyageur le sentit d’instinct. Certainement pas à cause d’un nom qui ne disait rien à ce coureur du monde, mais de tout le reste : son maintien, son aisance, l’élégance sans défaut des dentelles noires qui l’habillaient jusqu’aux doigts chargés de bagues admirables, comme l’inimitable ton de cour qui était le sien : cette femme avait vu Versailles et devait être habituée au commerce des rois. Ses questions pourtant discrètes, visant davantage la personnalité du nouveau venu plutôt que ses origines, provoquèrent vite chez Guillaume une sorte de gêne.
— Vous me faites beaucoup d’honneur en vous intéressant à ma personne, madame. Beaucoup plus que je n’en mérite. N’avez-vous pas entendu que je n’appartiens pas à la noblesse ? Mon nom…
— … est l’un de nos bons vieux noms normands, antiques et simples, auxquels nos ancêtres ont accroché des noms de terres. Vous vous appelez Tremaine ? Merveilleux ! Je m’appelais moi-même Maillard, comme tous les Gouberville, les Beaumont. Quant à notre hôtesse, elle s’appelait Jallot… Ce qui ne l’empêche nullement d’être la petite-nièce de notre maréchal de Tourville…
— Jallot de quelque chose, je suppose ?
— Sans doute ! Ce sera peut-être le sort de vos descendants. Il faut bien être l’ancêtre de quelqu’un… et il serait dommage que vous n’eussiez point d’enfants. Allons, ajouta-t-elle en riant et en tapotant la main de son voisin du bout de son éventail, ne faites pas cette tête ! Je suis d’âge à pouvoir dire à un homme qu’il me plaît sans que cela tire à conséquences et nous nous reverrons. À présent cédez donc la place au jeune Varanville. Je n’aurais jamais cru que cette tête folle se taillerait un jour un costume de héros…
Guillaume se leva, baisa les doigts blancs qui dépassaient de la mitaine de dentelle et s’éloigna de deux pas, ce qui le fit retomber sur son hôtesse. Elle s’empara aussitôt de son bras.
— Faisons ensemble le tour de ce salon ! Il faut que vous connaissiez mes amis. Félix m’a dit que vous aviez dans l’idée de vous fixer dans notre région ?
— Peut-être… si elle réussit à me retenir !
— Vous en parlez comme s’il s’agissait d’une femme ! fit-elle, surprise.
— C’est un peu cela en effet et je suis heureux que vous saisissiez si bien ma pensée. On vit avec un pays comme on vit avec une épouse : il faut être certain de s’y plaire assez pour que le poids des années n’y change rien… Par deux fois, déjà, j’ai dû renoncer à une terre que j’aimais. Je ne me reconnais plus le droit de me tromper…
Les yeux pâles de la jeune femme, si froidement indifférents tout à l’heure, s’attardèrent avec une certaine douceur sur le regard énergique de son compagnon.
— Je suis certaine que notre Normandie saura vous attacher. Elle a tant de charme ! Il suffira peut-être d’une Normande ?… Ah, voici mon époux !
Durant un bon quart d’heure Guillaume salua, baisa des mains, en serra d’autres selon la mode anglaise qui commençait à s’implanter de ce côté-ci de la Manche. Il entendit des noms, n’en retint guère sinon celui d’un beau gentilhomme élégant et précieux que son hôtesse lui présenta comme M. de Vaubadon qui l’an prochain sera notre gendre… ». Avec esprit, Guillaume s’étonna :
— Si vous me le permettez, madame, vous êtes bien jeune pour avoir une fille à marier.
— Elle l’est aussi car elle n’a que treize ans. Elle est pour le moment pensionnaire chez les dames bénédictines de Coutances. Mais l’an prochain nous la marierons. Le parti est excellent… et il adore notre Charlotte !
— Sans doute ressemble-t-elle à sa mère, fit Guillaume avec une galanterie tout instinctive.
Venant des Indes où l’on mariait souvent les filles dès la puberté, l’âge tendre de la fiancée n’aurait pas dû le surprendre, et cependant cette histoire lui inspirait une vague répulsion. Peut-être à cause de l’air fat du « beau parti » et de la mine satisfaite avec laquelle il se déplaçait dans ce salon comme s’il s’y trouvait déjà chez lui.
C’était, en effet, une pièce somptueuse, de cette somptuosité déjà ancienne des fortunes établies depuis longtemps et à laquelle un œil d’artiste se montre plus sensible qu’à l’éclat d’ors trop neufs. Les boiseries d’un vert léger étaient relevées de filets à la dorure adoucie et offraient un décor délicatement chatoyant à ces grands portraits d’hommes et de femmes parés pour le bal que la lumière des innombrables bougies faisait revivre. Les meubles eux-mêmes participaient à la grâce ambiante avec leurs jambes galbées et les soieries tendres qui se gonflaient sur les sièges. Un grand clavecin sur lequel étaient peints des personnages allègres occupait un angle auprès d’une harpe dorée dont la crosse s’épanouissait en un bouquet de feuillage. Tout ici respirait un luxe de bon ton qui n’était en rien inférieur à celui que le voyageur avait rencontré, à Paris, dans les demeures où Félix l’avait récemment introduit. Et si la jeune Charlotte n’était qu’à moitié aussi belle que sa mère, le « futur » n’en faisait pas moins une bonne affaire…
On allait passer à table quand un valet de pied annonça soudain :
— M. le comte de Nerville ! Mlle Agnès de Nerville !…
Si le nom atteignit Guillaume, il n’en montra rien. D’ailleurs cette arrivée soudaine, loin de l’abattre, l’emplit aussitôt d’une joie sauvage. En vérité le Destin se montrait amical en lui amenant, dès ce premier soir, l’homme dont il avait juré de tirer une vengeance exemplaire même si, à cette heure, le plan en était encore vague : il s’agissait, en effet, de le détruire sans avoir à rendre des comptes à quelque justice que ce soit sinon à celle de Dieu. Cette soirée allait lui permettre d’étudier l’ennemi sans que celui-ci pût soupçonner le moins du monde la présence d’un quelconque danger dans cette assemblée élégante et parfumée.
Reposant sur une console sa flûte de vin de Champagne à demi pleine, Guillaume rejoignit Félix d’ailleurs fort empêtré d’une jeune dame en robe de satin vert, fraîche comme une laitue et tout aussi ronde qui, accrochée à un bouton de son habit, semblait décidée à y demeurer jusqu’au jour du Jugement dernier. Guillaume s’inclina :
— Je vous demande excuses, madame, mais j’ai le malheur de devoir priver – rien qu’un instant ! – M. de Varanville de la plus aimable compagnie. Je t’en demande mille pardons, Félix mais…
— Je verrai à te pardonner selon ce que tu veux me dire ! dit Félix avec une sévérité qu’il était bien loin d’éprouver car, à peine retranché avec son ami sous le chapiteau de la harpe, il exhalait un soupir de soulagement.
— Pour l’amour de Dieu, ne me quitte plus ! Cette créature semble avoir jeté son dévolu sur moi. C’est tout juste si elle ne m’a pas annoncé le chiffre de sa dot. Jamais je ne me suis senti aussi menacé. J’espère qu’on ne m’a pas placé auprès d’elle à table !…
— Il faut croire à sa bonne étoile ! Dis-moi : connais-tu ce Nerville qui vient de nous arriver ?
— Malheureusement, oui. Nous avons même un vague lien de parenté par sa défunte épouse qui m’était cousine. Il t’intéresse ?
— Plus que tu ne saurais l’imaginer. En fait, si tu m’as convaincu si aisément de venir m’installer dans la région, c’est beaucoup à cause de lui…