La mine déconfite du jeune homme fit sourire Guillaume.
— Moi qui croyais que c’était par pure amitié, bougonna Félix.
— Sois sans crainte : mon amitié pour toi est pure. Tu es le frère que j’aurais aimé avoir. Mais tout aussi pure est la haine que m’inspire cet homme.
— Comment est-ce possible ? Tu ne l’as jamais vu…
— Si. Une seule fois : la nuit où il a tué ma mère et où il m’a laissé pour mort dans une crique de La Hougue.
Les yeux noirs de Varanville s’agrandirent dans de telles dimensions que Tremaine se hâta d’ajouter :
— Ne me prends pas pour un fou ! Je sais ce que je dis. Si je ne t’ai pas encore raconté cette histoire c’est parce que j’ignorais, en venant en Cotentin, ce que vingt-cinq ans avaient fait de lui. Il pouvait être mort. Je viens d’obtenir ma réponse…
La main du jeune homme vint serrer le bras de son ami. Un nuage assombrissait l’aimable visage, toujours prêt à sourire, de Félix.
— Loin de moi l’idée de mettre en doute ta parole, mais nous ne pouvons parler de ça ici. Ce soir, en rentrant, nous aurons tout le temps. Mais je t’en supplie, prends garde à cet homme : c’est un misérable, un joueur effréné, pourri de vices et de dettes sur le compte de qui les bruits les plus étranges couraient la campagne lorsque j’ai embarqué. Je te dirai tout. Cependant, ce soir, j’aimerais mieux que tu l’évites…
— Il en sera ce que décidera notre hôtesse…
Le souper était en effet annoncé et le moment venu d’offrir la main aux dames. En tant que héros de la fête, Félix eut l’honneur de mener la marquise d’Harcourt tandis que Guillaume recevait celui d’accompagner la maîtresse de maison. Il prit place à sa gauche, sa droite étant occupée par Varanville qui se trouvait ainsi en sûreté entre elle et la vieille dame.
L’autre voisine de Guillaume se trouvait être la jeune « laitue » à laquelle son ami plaisait tant. Il en fut d’abord un peu embarrassé mais l’impression se dissipa quand il découvrit, à sa grande surprise, que si elle se montrait un rien trop bavarde, elle n’en était pas moins tout à fait charmante avec ses jolis cheveux châtain doré, sa figure ronde marquée de fossettes, son teint ravissant, ses yeux du même vert que sa robe et ses petites mains potelées, ornées, à chaque poignet, d’un nouet de velours noir assorti à celui qui retenait, au creux de son cou, un petit bouquet de fleurs. En fait, c’était à cela qu’elle ressemblait : un bouquet de fleurs épanoui dans un vase un peu trop rond. Lorsqu’il apprit qu’elle s’appelait Rose de Montendre, Guillaume ne put s’empêcher de remarquer :
— Quel joli nom ! Et comme vous le portez bien ! Il semble fait pour vous…
— Merci ! Vous, au moins, vous êtes galant ! Je ne suis pas certaine que votre compagnon m’apprécie autant…
— Quelle idée ? Il serait encore auprès de vous si je n’étais venu vous l’enlever de façon si cavalière…
— Taratata !… Il n’avait pas pu fuir plus tôt parce que je le tenais bien ! Cela faisait déjà un moment qu’il essayait de me fausser compagnie.
— Croyez-vous ?
Elle se mit à rire, découvrant des petites dents laiteuses tandis que ses yeux pétillaient joyeusement.
— Oh, j’en suis certaine ! Je ne sais ce qui m’a prise mais il me semblait que si je le laissais m’échapper je… je n’aurais plus jamais la moindre chance d’être heureuse en ce bas monde… Ne me regardez pas ainsi : il est vrai que je vous dis là des choses bien étranges, n’est-ce pas ?
— Un peu, oui. Vous connaissez Félix depuis longtemps ?
— Oh non ! Je viens de le voir pour la première fois.
— Pour la première fois ?… Et… il vous est devenu… si cher tout à coup ?
— Eh oui ! fit Rose avec simplicité. Je sais qu’une jeune fille bien élevée ne saurait s’exprimer aussi… directement mais il m’est apparu que vous deviez être un ami fiable à l’instant même où me venait la certitude de mes sentiments envers M. de Varanville.
— Vous me voyez infiniment flatté de ce bon jugement.
— Vraiment ? Pourtant, ce n’est pas si flatteur que cela. Vous êtes un homme terriblement séduisant… si, si ! Beaucoup plus que votre ami et, en bonne logique, c’est de vous dont j’aurais dû tomber amoureuse. Il se trouve que c’est lui…
— C’est ce qui s’appelle un sentiment soudain ?
— Sans doute, mais je n’y peux rien. Il a un petit quelque chose d’attendrissant, d’enfantin. Même ce soir, où il est le centre de la fête, il ressemble un peu à un petit garçon qui a pris le chapeau et l’épée de Monsieur son père pour avoir l’air d’un grand ! Décidément, je l’adore, vous pouvez le lui dire.
Guillaume manqua s’étrangler avec son vol-au-vent.
— Vous voulez que je…
— Bien sûr ! fit Mlle de Montendre avec son désarmant sourire. Ce sera beaucoup plus convenable que si je m’en chargeais personnellement. Ah !… vous pouvez aussi ajouter que je compte l’épouser dès qu’il aura bien voulu se rendre compte que nous sommes faits l’un pour l’autre.
Et, laissant Guillaume à son assiette – une exquise porcelaine de Sèvres remplie de choses succulentes –, l’incroyable Rose se consacra à la sienne avant de se tourner vers son autre voisin qui lui adressait bien heureusement la parole…
Un peu étourdi par l’esprit de décision de cette étonnante jeune personne, Guillaume bénit l’instant de répit qui lui était accordé. Autour de la table décorée de roses, de couverts de vermeil et de cristaux gravés d’or, la conversation devenait générale. Elle tournait autour des gigantesques travaux que le roi Louis XVI ordonnait depuis deux ans afin de faire de Cherbourg un grand port militaire capable d’assurer à la France le contrôle absolu du trafic maritime en Manche, et de mettre enfin la Basse-Normandie à l’abri des croisières anglaises. L’un des invités de ce soir-là, M. de Cessart, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées de la généralité de Rouen, se trouvait être l’inventeur de l’immense digue à base d’énormes caissons remplis de pierres que l’on s’employait à jeter entre l’île Pelée et le fort de Querqueville. Naturellement, pendant un long moment, Il fut le point de mire des convives. Seul, Guillaume s’intéressait uniquement à l’homme apparu si opportunément devant lui comme pour lui tracer sa ligne de conduite.
M. de Nerville semblait s’ennuyer prodigieusement. De temps en temps, il dissimulait un bâillement derrière un geste gracieux de sa main qu’il avait fort belle. Ou alors, il braquait avec négligence le face-à-main qui pendait à un ruban noir sur son habit de taffetas cerise brodé d’or. Plus d’une fois Guillaume se vit l’objet de cet examen qui durait seulement quelques secondes mais que l’on renouvelait de plus en plus souvent ; sans doute à cause de l’attraction qu’exerçait son regard insistant.
Visiblement l’homme s’énervait, incapable de deviner ce que lui voulait cet inconnu. Guillaume, lui, cherchait à évaluer l’âge de Nerville. Aux environs de cinquante-cinq ans, selon toute probabilité, et bien qu’il parût plus jeune en dépit des poches bistrées qui soulignaient ses yeux de couleur indéfinissable. Le profil aurait pu être superbe : un nez quasi grec prolongeait un front encore élargi par la coiffure des cheveux poudrés en gris à la dernière mode de Versailles, mais la mollesse du menton enlevait à ce visage toute prétention à la noblesse véritable. Quant à la bouche, elle était si mince, si rectiligne et si serrée qu’elle ressemblait à un coup de sabre. Le costume était d’une grande richesse et de nombreuses bagues ornées de diamants brillaient aux doigts du comte.
Guillaume s’avisa alors du contraste assez étonnant qu’il offrait avec la jeune fille entrée en sa compagnie, et qui ne pouvait être que sa fille… Il voulut cependant en avoir le cœur net. Depuis cinq bonnes minutes, il répondait machinalement aux questions que Mme du Mesnildot lui posait au sujet de sa vie aux Indes et, surtout, du « palais » de son père adoptif, quand il trouva soudain le moyen d’orienter autrement la conversation, par un détour facile.