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Il semblait qu’à Valognes on fût tout à fait à la page des habitudes versaillaises, car s’il se formait plusieurs tables de whist, quelques personnes s’emparaient de la plus vaste pour s’y livrer aux joies plus fortes du pharaon, un jeu où le hasard tenait le rôle principal. On savait bien que le roi Louis XVI détestait ce jeu qu’il interdisait dans son propre palais mais que, dans son château de Trianon, la Reine s’y adonnait d’autant plus volontiers qu’elle se savait en faute.

Entre les deux époux royaux, entre la sagesse et la folie, ceux qui se voulaient à la mode n’hésitaient pas. Néanmoins, chez les Mesnildot, les enjeux demeuraient modestes. Une excuse comme une autre…

À sa surprise, Tremaine vit M. de Nerville prendre la place du « banquier » tandis que d’autres personnes acceptaient le rôle de « pontes ». Parmi elles, un très vieil homme, peint comme un portrait sous une antique perruque mais somptueusement vêtu de soie changeante et glacée d’or, les mains fripées disparaissant à demi sous les bagues et les dentelles de Malines de ses manchettes. Il s’installait avec un sourire béat qui eût gagné à cacher davantage les quelques dents gâtées obstinées à lui demeurer fidèles. Son long nez rougi par de trop fréquentes libations laissait pendre, à intervalles réguliers, une gouttelette transparente qu’il se hâtait d’effacer à l’aide d’un mouchoir de dentelle fleurant le musc et la verveine.

Debout à quelques pas de la table où il avait à l’instant, d’un geste courtois, refusé de prendre place, Guillaume, fasciné par le vieillard, se renseigna tout bas auprès de Félix.

— Qui est cette antiquité ?

— Si je me souviens bien, c’est le baron d’Oisecour. Une antiquité, comme tu dis, car il doit avoir dépassé les quatre-vingts ans, mais fort riche…

— C’est sans doute la raison pour laquelle Nerville déploie tant d’amabilité ?

Les deux hommes paraissaient, en effet, s’entendre à merveille, riant et plaisantant, sans oublier de trinquer fréquemment au vin de Champagne. La partie s’engagea et le sort, tout de suite, parut sourire au comte. Les cartes, au bout de ses doigts, tournaient avec une sorte de grâce obéissante, tandis que le dieu du jeu boudait le baron dont la joyeuse humeur ne s’en trouvait aucunement affectée. Le banquier venait de ramasser quelques louis quand son regard monta vers les deux amis.

— Eh bien, messieurs les Indiens, tenterez-vous votre chance ? ou bien ne revenez-vous que poches vides du pays de Golconde ?

Pour toute réponse, Guillaume lança quelques pièces sur la table, les perdit sans sourciller, en jeta d’autres, gagna cette fois mais négligea de ramasser son bien.

— Eh bien, fit Nerville en poussant l’or vers lui, à quoi pensez-vous donc ? Ceci est à vous…

— Cette misère ?… Je pense que les pauvres de Mme de Mesnildot seront heureux de recevoir ces quelques pièces…

— Quelques pièces ?…

Avec une stupeur qu’il ne songea pas à cacher, Nerville considéra l’étroit visage dont les traits semblaient taillés dans un bois ancien et finit par sourire.

— Il y a plaisir à jouer avec vous, monsieur l’Indien ! Si vous étiez tenté par une partie plus… serrée, faites-le-moi savoir…

En même temps, ses doigts impatients se dirigeaient vers le petit tas brillant sur lequel Guillaume posa vivement sa grande main nerveuse…

— J’ai dit : pour les pauvres, comte ! Vous ne sauriez en être…

Et, prestement, il ramassa les pièces pour les offrir, avec un profond salut, à son hôtesse qui s’approchait. Elle l’en remercia d’un sourire.

— Vous prenez là un bien grand risque, monsieur Tremaine. Il va être tentant pour les âmes charitables de par ici d’aller tirer votre sonnette !

— Si elles ont votre grâce, madame, elles peuvent être assurées de n’être pas déçues. M’accorderez-vous, à présent, la permission de me retirer ?

— Quoi, déjà ? fit-elle avec une moue pleine de coquetterie. Etes-vous las de notre compagnie ?

En s’inclinant sur la main endiamantée qu’elle lui tendait, il murmura :

— Vous n’en croyez rien, j’espère ? Fussiez-vous seule, madame, que je m’attarderais au point qu’il vous faudrait me chasser…

En réponse au regard hardi dont il accompagnait ses paroles, Jeanne eut un lent sourire :

— Peut-être me viendra-t-il la fantaisie de tenter l’aventure ? Vous serez toujours ici le très bienvenu. Vous êtes trop cher à mon cousin Félix pour que nous ne devenions pas de grands amis. Pensez-vous vous fixer à Valognes ?

— Sinon en ville, du moins aux environs. Je suis un homme de mer et je souhaite acquérir un domaine d’où il me sera possible de la contempler…

— De toute façon, nous nous reverrons, mais ne partez pas sans aller saluer Mme la marquise d’Harcourt ! Vous risqueriez de lui déplaire. Ce serait dommage…

Une heure plus tard, assis l’un en face de l’autre dans leur petit salon, rideaux tirés et volets clos, Guillaume et Félix, enveloppés dans de confortables robes de chambre en soie épaisse et les pieds offerts à la chaleur de la cheminée, buvaient force grogs pour se remettre de la violente averse qui les avait surpris à leur sortie de l’hôtel du Mesnildot et accompagnés jusqu’au Grand Turc en les trempant copieusement. En même temps, le premier mettait son compagnon au courant de ce qu’il ignorait encore de sa vie passée. Félix écoutait en silence, se contentant d’une brève remarque à certains passages. Ainsi lorsqu’il fut question de la trahison de Richard et du départ forcé de Québec :

— Comment se fait-il que tu n’y sois jamais retourné depuis tant d’années ? Tu en avais les moyens financiers, et la possibilité d’armer le bateau qui te conviendrait ?

— J’y ai souvent pensé mais Père Valette n’avait mis que cette condition lorsque j’ai demandé des lettres de marque à la Compagnie pour faire la course en mer de Chine : jamais, tant qu’il vivrait, je n’essayerais de revoir le Canada. Il disait que je ne pourrais qu’y perdre mon âme et que la vengeance ne m’appartenait pas. Au surplus, je suis certain que Konoka s’en sera chargé… Il était un homme en qui l’on pouvait avoir confiance…

— Tu aimais ce pays ?

— Infiniment, et le regret que j’en ai ne s’éteindra sans doute jamais. Seulement, ce ne sera plus mon Canada à moi. Il y a les Anglais qui ne sauront jamais respecter l’art de vivre d’un pays conquis et, en outre, ces maudits Américains qui ont tout fait pour nous chasser, en n’ayant de cesse, cependant, d’obtenir l’aide du roi de France afin de se libérer de leurs bons amis britanniques ! Quelle indignité !…

En dépit de l’amitié qui le liait à Félix, Guillaume n’évoqua pas pour lui le léger fantôme de Marie-Douce. Elle était son jardin secret, le poème inachevé de l’enfance, le premier don du cœur, celui qui ne se reprend jamais. C’était à cause d’elle, surtout, que la promesse exigée par son père adoptif lui était apparue si cruelle. Pourtant, à mesure que passait le temps, quelque chose qui ressemblait à du fatalisme s’installait en lui. Où qu’elle fût, Marie-Douce était devenue femme. L’épouse de quelqu’un sans doute. Une mère aussi, peut-être, et très certainement elle avait oublié le compagnon de sa petite enfance, sans imaginer un seul instant que son image demeurait gravée dans la mémoire d’un homme de trente-cinq ans qui, à cause d’elle, ne pouvait se résoudre à épouser quelqu’un d’autre.

Dieu sait qu’il en avait rencontré, des filles séduisantes ! Il en avait aimé quelques-unes, du moins il le croyait. Cela ne durait guère, au grand désespoir de Jean Valette qui aurait tant voulu peupler son petit palais de cris et de trottinements d’enfants.