À lui non plus Guillaume ne parla jamais de son idole cachée, pensant qu’il n’aurait pas compris. Pourtant, Valette s’en doutait. Un jour, quelques semaines avant sa mort, son fils adoptif l’entendit dire :
— Les êtres changent tous, Guillaume, mais nous avons la chance de garder notre jeunesse plus longtemps que les femmes.
— Pourquoi dites-vous ça, Père ?
— Parce que je me suis souvent demandé si derrière ton désir de retourner au Canada, il ne se cachait pas un visage. Et je tremble que tu ne veuilles le retrouver lorsque je ne serai plus. Tu irais presque certainement au-devant d’une lourde déception et rien n’est pire qu’un rêve défiguré. Mieux vaut garder le tien intact…
Guillaume reprit son récit, abordant la partie la plus difficile. Félix ne savait pas grand-chose du départ de Saint-Vaast, sinon la mort de Mathilde et l’adoption par Jean Valette. Des circonstances, il ignorait tout. Quant à Guillaume, c’était la première fois qu’il se racontait ainsi et il en éprouvait une curieuse impression : le drame vécu par sa mère, Albin Perigaud et lui-même prenait les couleurs étranges d’un roman, au point qu’il en venait à se demander si on allait le croire…
Il fut vite rassuré ; Varanville ne mettait pas sa parole en doute. Au contraire, sa figure s’assombrissait à mesure que l’histoire se déroulait et, lorsque Tremaine en marqua la fin en allant remplir sa longue pipe de terre à un pot de faïence hollandaise, il garda le silence, le temps d’achever le contenu de son verre. Enfin, il demanda :
— Que comptes-tu faire ? Le tuer ?
— Tu vois une autre solution ? Que ferais-tu à ma place ?
— La même chose, admit le jeune homme. À condition d’avoir une certitude…
— Je l’ai, cette certitude. Tout ce que j’ai entendu, et l’enchaînement des faits…
— Ne constituent pas la moindre preuve de sa culpabilité. Peux-tu jurer, sans crainte de te tromper, que ton agresseur, l’assassin de ta mère, était Raoul de Nerville ?
— Naturellement ! Qui d’autre avait intérêt à supprimer Maman, seul témoin du meurtre de la fille Simon ?
— Guillaume ! plaida Félix d’un ton de reproche, je suis certain que tu as raison et, si je me fais l’avocat du diable, c’est afin de t’éviter de gros ennuis. Il faisait noir, tu as vu une silhouette dont tu n’as pu distinguer les traits…
— Je ne suis pas le seul à être sûr qu’Albin Perigaud a payé pour un crime qu’il n’a pas commis. Rien que la sollicitude du vieux comte envers son intendant est révélatrice…
— Tu n’es pas d’ici. Tu ne peux pas savoir comme les liens entre les châtelains et ceux qui les servent sont étroits, souvent amicaux, en tout cas empreints d’un certain respect.
— Ma mère savait qui était l’assassin et ma mère en est morte ! J’en serais mort aussi sans Père Valette…
— C’est bien ce que je dis. Tous les témoins ont disparu ou presque. Le peu qui reste n’acceptera jamais de témoigner par crainte des représailles. Même ce qui reste de ta famille !
Nerville est aux trois quarts ruiné, cependant il demeure un grand seigneur et, très certainement, il garde des hommes à sa dévotion…
— Quand je l’aurai abattu, qui restera à sa dévotion ?
— Pourquoi pas sa fille ? Elle est son héritière et n’aura que faire de toi. À la limite tu l’auras délivrée… peut-être, car nous ne savons rien de leur intimité…
— Je peux le provoquer en duel ? Une épée ou un pistolet à la main, je suis certain de le tuer.
— Il en sera certain aussi et il n’acceptera pas. Il n’y aura d’ailleurs personne pour lui en faire grief : tu es un roturier et ses ancêtres ont combattu avec les Tancrède, les Bohémond…
Tremaine se leva d’un bond, courut dans sa chambre et en revint avec le billet trouvé par Jean Valette dans la main encore chaude de Mathilde.
— Alors dis-moi qui a écrit ces quelques mots ? À tout le moins quelqu’un qui savait manier la plume, et la plupart des paysans sont illettrés. Seul le meurtrier a pu écrire ça.
— Sans doute, mais il n’y a pas de signature et tu ne possèdes aucun écrit de la main du comte.
Avec fureur, Tremaine remit le papier dans sa poche et alla se jeter dans son fauteuil si brutalement que le bois en cria.
— Fort bien ! Que me conseilles-tu, alors ?
— La patience ! Tu as le temps pour toi et ce serait stupide de te jeter sur Nerville pour le trucider d’une façon ou d’une autre.
— Attendre ? fit Guillaume avec amertume. Tu trouves que vingt-cinq ans, ce n’est pas assez ?
— C’est beaucoup, j’en conviens, mais sois honnête avec toi-même. Tu es revenu ici pour y réimplanter ton nom, ta famille, et rendre ainsi un hommage éclatant à la mémoire de ta mère. Je me trompe ?
— Non. C’est bien cela !
— D’autre part, tu n’étais pas certain de trouver Raoul de Nerville encore en vie. Pourquoi ne pas en revenir à ton premier projet et laisser faire le temps, les circonstances ? M. de Suffren aimait à faire état d’un axiome chinois, appris Dieu sait où : « Si tu restes assez longtemps au bord de la rivière, tu verras un jour passer le corps de ton ennemi. »
— J’aime assez cette maxime. Le malheur est que je ne suis pas certain d’être de ceux qui savent demeurer assis au bord d’une rivière. Je pars de ce principe que l’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même…
Félix haussa les épaules, alla prendre le flacon de rhum dans un cabinet à liqueurs et revint vers son ami pour lui en verser une rasade.
— Ce qui importe, c’est ce que tu comptes faire de ton avenir. Si tu souhaites le borner au gibet ou au bagne, alors va sans crainte exécuter ce misérable. Mais si tu veux que ton nom compte un jour parmi les meilleurs de cette terre normande qui, crois-moi, vaut bien qu’on lui consacre quelques années, pour l’aider à vivre mieux et pour que les Tremaine, ceux qui naîtront de toi, en deviennent une des pierres angulaires, alors suis mon conseil ! Tu reviens avec une fortune : le monde est à toi ! Il faut savoir parfois regarder ailleurs que vers son passé. Je t’y aiderai.
Une petite étincelle railleuse s’alluma dans l’œil de Tremaine qui applaudit silencieusement.
— Quel talent ! Que n’as-tu choisi le Parlement plutôt que le Grand Corps10 ! Tu serais riche, à présent… Mais, au fait, et toi ?
— Quoi, moi ?
— Que vas-tu faire de ton avenir, pour reprendre tes propres paroles ?
Félix bâilla largement, sirota le contenu de son verre avec la mine d’un chat devant un bol de crème, et eut un large sourire.
— Cultiver la terre, très certainement ! Varanville m’attend depuis la mort de mon père et a grand besoin qu’on s’en occupe. J’aimerais aussi fonder une famille. Hélas, je ne vois guère de nobles damoiselles que mon charme pourrait convaincre de trier le linge, faire la cuisine, repeindre de vieux salons et coudre elle-même ses robes. Voire prêter la main aux travaux agrestes…
Guillaume éclata de rire, se leva et vint poser ses deux mains sur les épaules de son ami.
— Conseil pour conseil, et puisque nous en sommes à la culture, pourquoi ne te lancerais-tu pas dans celle de la laitue ? j’ai vu tout dernièrement un joli plant, riche, vivace et généreux qui prendrait volontiers racine dans ton solage…
— On ne peut jamais discuter sérieusement avec toi ! bougonna Félix. Nous ferions mieux d’aller au lit ! Demain je t’emmène chez moi. Tu verras qu’avant de songer à lui donner une châtelaine, il faudrait d’abord que je réussisse à lui rendre l’aspect d’un château…