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— Chercheriez-vous quelque chose ou quelqu’un ? demanda-t-il enfin.

— Quelqu’un, non, mais quelque chose peut-être. Mon cheval m’a guidé jusqu’ici et je l’en remercie car j’ai rarement vu plus bel endroit… Sauriez-vous me dire à qui il appartient ?

— Non. Peut-être au seigneur d’Ourville dont le vieux manoir se trouve dans la vallée… à Dieu, en tout cas, puisque vous voyez là sa maison. Et il est bon qu’il en soit ainsi…

— Pourquoi ?

— Regardez !

De son bras prolongé du bâton, l’homme décrivit dans l’air un large demi-cercle.

— Qui tient cet endroit tient sous son regard tout ce pays.

Ne vous fiez pas à l’image de douceur que lui prête le printemps. L’hiver, les grandes tempêtes viennent battre ce clocher à l’abri duquel se tapissent quelques masures peureuses. Elles tourbillonnent autour de lui comme pour rappeler à ce rocher ce qu’il endurait, il y a des milliers et des milliers d’années, quand la mer venait le fouetter de ses flots furieux…

L’étrange bonhomme s’enflammait à ses propres paroles comme s’il cherchait à évoquer un passé fabuleux. Guillaume le regardait avec curiosité.

— Comment pouvez-vous savoir cela ? demanda-t-il.

— Je le sais comme le savaient les anciens, fit l’homme en haussant ses lourdes épaules. Ici, les vents se croisent, venus des quatre horizons. Mais je vous dis là des choses qui ne sauraient vous intéresser…

— Plus que vous ne pouvez l’imaginer… J’aimerais acquérir au moins une partie de cet endroit avec ces bois qui montent vers lui…

— Pour en faire quoi ?

— Y bâtir ma maison, celle de la famille que j’y élèverai…

L’homme hocha la tête en secouant à nouveau les épaules.

— Ne l’espérez pas ! Personne, ici, n’acceptera de vendre à un étranger…

— Je ne suis pas un étranger, fit Guillaume non sans rudesse, blessé par le ton soudain dédaigneux de l’autre. Les miens sont issus de votre Cotentin : mon père était de Montsurvent, entre Lessay et Coutances. Quant à ma mère, elle est née là, en bas, à Saint-Vaast où son propre père s’occupait des salines…

Il y eut un silence. Le paysan se détournait, regardait lui aussi vers la mer. Peut-être estimait-il en avoir assez dit ? Guillaume s’écarta de lui mais il se remit à parler d’une voix plus enrouée que jamais. Comme il avait remis son grand chapeau noir, Guillaume devina ses paroles plus qu’il ne les comprit. Il disait :

— Et vous ? demanda-t-il. Où êtes-vous né ?

Le jeune homme commençait à trouver l’étranger bien curieux. Néanmoins il s’obligea à la patience : s’il voulait s’implanter dans cette région, il lui fallait ménager les indigènes.

— Très loin d’ici, répondit-il, au Canada, que l’on appelait alors la Nouvelle-France…

— Ah !

Brusquement, l’homme se retourna.

— Pardonnez-moi si je vous parais indiscret, monsieur, mais voudriez-vous me dire votre nom ?

— Tremaine, Guillaume Tremaine…

— J’en suis heureux pour vous, monsieur…

Cette fois, ce fut lui qui tourna les talons, se dirigeant à grands pas pesants vers la porte à demi écroulée du cimetière. Surpris, Guillaume cria :

— Et vous ? Ne me direz-vous pas votre nom ?

L’homme s’arrêta.

— Je n’en ai pas. Ceux qui me rencontrent disent « le Vieux » ou encore « l’Ermite »… Choisissez !

— Où habitez-vous ?

— Par-là !…

À nouveau, il tendit son gourdin dans un geste circulaire mais qui, cette fois, négligeait la mer pour indiquer la région, presque aussi vaste, des forêts. Puis il s’éloigna.

Guillaume ne chercha pas à le suivre. Il revint vers Ali, l’enfourcha avec aisance pour retomber souplement en selle. Puis, caressant l’encolure soyeuse :

— On rentre, soupira-t-il. Tâche de retrouver ton chemin !…

Un crépuscule mauve enveloppait le val de Saire quand il franchit le porche du manoir où Félix et Félicien étaient déjà rentrés. Il les trouva installés devant le feu de la cuisine tandis que Marie vaquait au repas du soir. Ils discutaient en tendant leurs mains vers les flammes et en les frictionnant pour les réchauffer. Avec ses cheveux bruns en désordre, sa chemise ouverte et la vieille veste à grandes poches qui avait dû appartenir à son père, Varanville était à peine différent du grand paysan qui lui faisait face. Guillaume pensa, avec un rien d’ironie, qu’il avait bien vite dépouillé l’élégant officier de marine, le commensal très « talons rouges » des salons parisiens. Il se demanda fugitivement ce qu’en penserait la pétulante mais si coquette Rose de Montendre si elle pouvait le voir à cet instant avec ses culottes tombant sur ses bas tandis que ses bottes séchaient sur un coin de l’âtre.

— Eh bien ? demanda-t-il en s’approchant du feu. Es-tu satisfait de ton inspection ?

— Oui. Félicien a raison. Nous avons de grandes possibilités, aussi bien dans l’élevage des bovins que dans les plantes potagères, car notre sol est excellent. Reste à savoir ce que me laisse la succession de mon père. Demain, je compte retourner à Valognes pour y voir le notaire de la famille…

— Si cela ne te contrarie pas, j’aimerais t’accompagner.

— Pour quoi faire ? lança Félix, déjà sur la défensive. Je crois t’avoir déjà dit que j’espérais bien me tirer d’affaire tout seul ?

— Aussi traiteras-tu sans mon aide. Si je désire voir ton notaire, c’est pour obtenir certains renseignements. De façon tout à fait fortuite, j’ai trouvé, je crois bien, l’emplacement de mes rêves. J’aimerais en savoir davantage.

L’œil de Félix se plissa sur une étincelle d’amusement.

— Déjà ? Cela tient du prodige !

— Peut-être, fit Tremaine, soudain grave. J’y suis arrivé par hasard, conduit par mon cheval qui, lui, semblait parfaitement savoir où il allait…

— Bel exploit pour un cheval parisien ! Peux-tu m’en dire plus ?

— Oui, grâce à un curieux personnage rencontré là-bas…

Et Guillaume raconta son excursion, l’émerveillement devant sa découverte et enfin sa brève conversation avec l’homme à la casaque de chèvre.

— Le connaissez-vous ? demanda-t-il en se tournant vers Félicien et Marie qui à cet instant se trouvaient l’un près de l’autre.

Ce fut la femme qui se chargea de la réponse :

— Non. Je l’ai peut-être vu, un jour, mais c’est qu’ils sont nombreux, ceux qui courent la campagne et se mussent dans les bois sans qu’on sache vraiment d’où ils viennent et de quoi ils vivent…

— Elle a raison, reprit son époux. Y’a les scieurs d’bois et les charbonniers, bien sûr, mais pas mal d’autres qui ont l’œil aigu et les dents longues. Quand on s’enfonce vers l’intérieur, y a ceux des marais qui grelottent de fièvre la moitié d’l’année et passent l’autre à ourdir des choses pas claires, des soldats déserteurs, des contrebandiers, quand c’est pas des francs brigands si redoutables qu’la maréchaussée, elle aime pas trop se risquer dans leurs parages. Y’a aussi les bergers qu’ont toujours un mauvais sort à vot’disposition pour peu qu’vot’ figure leur revienne pas. Et puis…

— Pourquoi me dites-vous tout ça, Félicien ? coupa Guillaume. Cela ne me concerne pas.

— Si, parc’que La Pernelle marque la fin d’leur domaine avec son rocher qui tombe d’aplomb sur la plaine et la tour d'l'église, c’est le doigt de Dieu qui leur défend d’aller outre ! Si vous bâtissez là, il vous faudra des terres et où c’est qu’vous les prendrez sinon sur les bois ?