— À peine, puisque vous n’habitez pas ici.
— Nous n’allons pas jouer sur les mots, et pas davantage au plus fin. Je peux vous être utile pour mieux connaître ceux qui vont vivre auprès de vous. Ce sont des gens très simples, très pauvres pour certains, et la foi est leur grand recours. Je dois veiller à ce que leur quiétude d’âme soit protégée. Or, vous venez des terres infidèles…
Guillaume se mit à rire.
— Des Indes, tout simplement, comme beaucoup de ceux qui, dans cette région, choisissent les métiers de la mer. Cela ne veut pas dire que j’adore Siva, Vichnou ou Allah ! Je suis né au Canada, d’une ancienne et bonne famille normande. Cela vous rassure-t-il ?
Le ton était cassant. M. de La Chesnier était trop intelligent pour ne pas sentir qu’il était en train de cabrer cet homme si différent de ceux qu’il côtoyait journellement. Il eut un grand sourire et tendit les mains pour saisir celles de Guillaume.
— Je viens sans doute d’être maladroit et je vous supplie de me pardonner. Aussi est-ce de tout cœur que je vous offre la bienvenue à La Pernelle. J’aimerais parler avec vous de ce Canada perdu où je comptais des parents, hélas jamais revus. Voulez-vous que je vous montre notre vieille chapelle ? J’espère bien vous y voir au moins chaque dimanche.
— Volontiers, mais il vous faudra attendre que j’emménage, fit Guillaume, sa bonne humeur retrouvée.
Bavardant de choses et d’autres, les deux hommes se dirigèrent vers le bord de la falaise pour rejoindre l’église. L’abbé désigna, tout près de là, un rocher affectant la forme d’une chaise.
— Vous intéressez-vous à l’histoire de ce pays ?
— Naturellement ! J’avais neuf ans lorsque je me suis trouvé confronté à la mort de la Nouvelle-France. Ensuite, j’ai eu le bonheur de combattre l’Anglais sur les côtes de Coromandel aux côtés de M. de Suffren. Vous allez avoir en moi un piètre paroissien, monsieur l’Abbé, car je n’ai jamais réussi encore à me défaire d’une solide rancune contre les Anglais ! Et vous n’y pourrez rien !
— Vous n’êtes pas le seul, hélas ! Les dernières attaques britanniques contre nos côtes ont laissé de terribles ressentiments. Et pourtant…
— Leur trouveriez-vous des excuses ? Vous ne savez rien du martyre vécu depuis trente ans par les Acadiens, des spoliations, des déchirements, des misères sans nombre que l’Anglais ne cesse de semer… Ne faites pas cette mine, monsieur l’Abbé, je vous ai prévenu que j’étais un curieux chrétien…
— C’est votre droit, mais n’en finirons-nous jamais avec ces guerres fratricides ? C’est la Normandie, mon fils, qui a conquis l’Angleterre et non le contraire…
— Je sais. La mémoire de mes parents valait bien des livres…
— Tenez ! poursuivit le prêtre comme s’il n’avait pas entendu et en s’approchant du bord de l’éperon. Vous voyez là-bas Barfleur ? C’est là que le duc Guillaume s’est embarqué pour conquérir la Grande-Bretagne et, dans ce même port, au temps où notre pays dépendait de Londres, nombreux sont les rois anglais qui venaient débarquer. Pour les pires aventures parfois, comme cette horrible guerre de Cent Ans : c’est là qu’en 1346 Édouard III, qui voulait porter secours à la Guyenne en mauvaise posture, a pris terre avec son fils, le Prince Noir, qu’il fit chevalier dans cette église de Quettehou : vous la voyez là-bas, à nos pieds…
— Je connais mal l’histoire de France, coupa Tremaine, mais si je dois l’apprendre ici, j’aimerais la trouver plus conforme à mes goûts. Vous vouliez me montrer ce rocher tout à l’heure ; que représente-t-il ? Encore un souvenir anglais ?
Cette fois, ce fut l’abbé qui se mit à rire.
— En effet… mais un faux souvenir. Avez-vous entendu parler de la bataille de La Hougue ?
— Je suis marin avant tout, monsieur, et ça, oui, je connais : cette horrible journée où, pour obéir à un ordre imbécile de Louis XIV qui voulait replacer sur le trône le sinistre Jacques II Stuart chassé par un stadhouder hollandais, le grand Tourville a dû sacrifier les plus beaux vaisseaux du royaume sous les yeux de ce maudit roi qui, de je ne sais quel observatoire, regardait mourir les marins français. Au fait, votre rocher serait-il cet observatoire ? En ce cas mes tailleurs de pierre l’abattront…
— Vous n’aurez pas cette peine car le roi ne s’y est jamais assis. Il se trouvait beaucoup plus au sud, au château de Quinéville. Mais si l’affaire de La Hougue vous intéresse, nous pourrons en parler à loisir, ajouta l’abbé qui rougissait tandis que ses yeux s’allumaient. Vous avouerai-je que cette terrible et magnifique histoire – car les nôtres s’y sont couverts de la gloire désespérée des grandes catastrophes – m’a passionné depuis l’enfance… J’ai pu recueillir des souvenirs…, ajouta-t-il sur un ton soudain de confidences amicales.
— En ce cas, conclut Tremaine, je crois que nous pourrions devenir amis. D’ailleurs…
Il s’interrompit. On atteignait le vieux porche dont le lierre dissimulait les blessures mais, avant de le franchir, Guillaume s’arrêta.
— J’ai quelque chose à vous demander, monsieur de La Chesnier, quelque chose qui, pour moi, est d’une extrême importance…
— Voulez-vous que nous restions dehors, ou bien préférez-vous entrer ?
— Entrer, si vous le voulez bien. Il vaut mieux que Dieu nous entende : cela le regarde au premier chef…
L’abbé poussa le lourd vantail qui grinça. Guillaume ôta son chapeau et franchit le seuil de pierre…
Un moment plus tard, il retrouvait son cheval et quittait La Pernelle, emportant avec lui une joie nouvelle qui augmentait encore son bonheur d’être à présent maître d’un vrai domaine. Il pouvait maintenant se rendre à Saint-Vaast, et ce fut allègrement qu’il dévala le chemin en pente qui y menait, un chemin dont il ferait plus tard une vraie route. Il était temps pour lui d’aller revoir Mlle Lehoussois…
Il la trouva dans son jardin où elle vaquait à ses semis de printemps. Comme elle lui tournait le dos, il ne vit d’abord qu’une jupe noire et le lien bleu d’un tablier. Le pas du cheval, en s’arrêtant, la fit se redresser et se tourner vers lui. Il mit pied à terre pour s’approcher de la barrière par laquelle on franchissait la haie d’épines et de tamarins.
Comme elle venait lentement vers lui, il put constater qu’en dépit des années elle n’avait pas beaucoup changé : seuls ses cheveux gris lui donnaient son âge car sa silhouette était la même, comme cela arrive chez les gens très actifs. Quant au visage, sa puissante ossature lui conférait une sorte d’éternité : c’était toujours le même grand nez, la bouche au tracé capricieux. Le teint, lui, demeurait tel que Guillaume l’avait connu : tanné dans la jeunesse par la vie au grand air, il l’était toujours autant. Peut-être les yeux bleus s’enfonçaient-ils davantage sous les épais sourcils, mais la majesté naturelle qui avait frappé l’enfant d’autrefois s’imposa de nouveau à l’homme qu’il était devenu.
Il mit le chapeau à la main, découvrant sa tête rousse, et sourit tandis qu’il demandait pour la forme :
— Mademoiselle Lehoussois ?
Une subite émotion fêla légèrement sa voix, chaude et sonore, dont le bronze pouvait atteindre, dans la colère, d’effrayants éclats métalliques. Il s’arrêta près de la barrière qu’on ne l’invitait pas à pousser : sans répondre, la vieille demoiselle s’approcha jusqu’à ce qu’il n’y eût plus entre eux que l’épais lacis de bois où elle appuya sa main, comme si elle éprouvait tout à coup le besoin d’un soutien.