— Vous vous devez à vos invités…
— Et vous êtes l’un d’eux. Pour le reste, ma tante saura s’en charger jusqu’au dîner. Il est rare qu’elle s’évanouisse plus d’une fois l’heure…
Si peu disposé qu’il fût à l’écouter encore, Tremaine comprit que Mlle de Montendre, sous son ton de badinage, avait quelque chose de sérieux à lui dire. Il s’inclina, offrit son bras.
— Si vous ne craignez pas qu’un aparté avec moi ne nuise à votre réputation…
— Un aparté ? Pas le moins du monde ! Nous serons trois.
Elle fit un petit geste de la main et Félix s’approcha.
— Voilà tout justement M. de Varanville à qui j’ai proposé de le conduire au verger. Nous y avons planté il y a deux ans une nouvelle variété de pommiers à cidre qui doit faire merveille. En tout cas, la floraison promet…
Saisissant, près d’une porte-fenêtre, un mantelet assorti à sa robe de soie prune qui se trouvait là comme par hasard, elle entraîna les deux hommes à sa suite.
Posé sur une faible éminence, le petit château dominait, au-delà de son parc peu étendu, un village ponctué par la tour carrée de son église. Au-delà, des champs, des bois et des pâturages entourés de haies déjà fleuries s’en allaient buter sur de vraies collines qui, sur le ciel d’un bleu léger, étaient cernées d’un trait d’un bleu plus soutenu… En route vers son zénith, le soleil encore pâle émergeait d’une grosse masse de nuages et caressait doucement ce paysage qui ressemblait à une tapisserie.
— N’est-ce pas ravissant ? soupira la jeune fille. Plus je vis dans ce pays et plus je l’aime ! C’est tellement plus joli que Paris !…
— Vous êtes originaire de la capitale, mademoiselle ? demanda machinalement Guillaume tandis que, descendant de la terrasse, on contournait la maison.
— D’à peine quelques lieues vers le nord, mais les racines de notre famille sont bretonnes. Une fantaisie de mon père qui avait opté pour la diplomatie tandis que tous les autres servaient dans le Grand Corps…
— Vous appartenez à une famille de marins ? demanda Félix, agréablement surpris.
— Eh oui, mais comme nous autres pauvres femmes ne pouvons naviguer autrement qu’en passagères, je préfère me pencher sur les choses de la terre : les plantes, les arbres, les fleurs… et aussi les animaux. J’ai lu avec un vif intérêt les œuvres de M. de Buffon… mais nous ne sommes pas ici pour parler de moi. Pardonnez-moi, monsieur, si je semble vous avoir attiré dans une sorte de traquenard, mais il fallait à tout prix que je parle à votre ami sans témoins indiscrets. Il s’agit d’une chose grave et je vous promets de vous montrer le verger ce tantôt…
Au lieu de paraître contrarié, Félix eut un petit salut amusé.
— Ne vous excusez pas, mademoiselle. Il est extrêmement flatteur d’entendre que vous me considérez comme un homme discret. Parlez sans crainte et si vous souhaitez que je m’éloigne…
— Sûrement pas ! Au contraire, votre aide, si toutefois vous l’accordez, peut nous être très précieuse.
Puis, sans transition, Rose attaqua Guillaume :
— Eh bien, monsieur ? Vous avez vu ? Vous avez entendu ? N’éprouvez-vous rien face au spectacle que l’on nous donne aujourd’hui ?
— Ce que je ressens, mademoiselle, est une chose. Que le mariage de votre amie ne me regarde pas en est une autre…
— Encore ? Mais de quel bois êtes-vous donc fait ? Je vous croyais un gentilhomme…
— Vous ai-je jamais laissé entendre que je l’étais ? Tout au plus un gentilhomme d’aventures, ajouta-t-il avec un mince sourire de dérision. Je vous rappelle que vous ne savez rien de moi, c’est pourquoi je m’étonne de cet acharnement que vous mettez à vouloir me mêler à cette histoire.
— Je vous ai dit mes raisons…
— Sans doute, mais si je n’étais tombé l’autre soir au beau milieu du salon de Mme du Mesnildot, un peu comme un caillou dans une mare, qui auriez-vous chargé de votre mission salvatrice ? Félix, peut-être ?
Rose de Montendre devint toute rouge et jeta vers l’objet de ses amours, qui, à deux pas de là, écoutait leur joute orale en se rongeant un ongle, un regard de détresse.
— Non… non, c’était impossible ! En outre, vous pensez bien que, si quelqu’un de jeune et de fortuné avait voulu épouser ma pauvre Agnès, ce serait fait depuis longtemps.
— Vous voulez que je l’épouse ? C’est du délire, mademoiselle ! fit Tremaine avec sévérité. Je crois, moi aussi, vous avoir confié mes raisons…
— Je ne vous en demande pas tant, mais comprenez que, l’autre soir, vous m’êtes apparu comme le seul recours possible. Vous êtes étranger, sans attaches dans ce pays…
Félix de Varanville pensa trouver là une occasion d’entrer en scène. Lui aussi plaignait la malheureuse Agnès mais il s’insurgea contre les prétentions de la jeune Rose.
— Des attaches, dit-il avec douceur, mon ami souhaite justement s’en faire dans ce pays, ou plutôt les renouer. Vous ignorez sans doute qu’il vient d’acheter au marquis de Légalle une portion de La Pernelle afin de s’y faire construire une demeure ?… En vous écoutant, il risque de compromettre gravement sa position dans la société…
— Comme s’il y attachait de l’importance, à cette société ! fit Rose avec un haussement d’épaules plus vigoureux que poli. Je sais qu’il exècre Nerville et… qu’avez-vous dit ? M. Tremaine vient d’acquérir des terres ? J’en suis infiniment heureuse pour lui et pour vous, monsieur de Varanville, qui conserverez ainsi votre ami dans votre voisinage, ajouta-t-elle en changeant complètement de ton et avec un sourire si éclatant qu’il frappa Félix malgré ses préventions.
D’une voix beaucoup plus amène, il reprit :
— Qu’attendez-vous de lui, finalement ?
La jeune fille n’hésita qu’à peine.
— Qu’il m’aide à empêcher ce mariage grotesque. Rien de plus ! Par exemple… si M. Tremaine voulait se promener par ici, après le café, je pourrais… suggérer à mon amie de venir le rejoindre, en disant qu’il souhaite l’entretenir quelques instants. Peu de temps après, je me mettrais à sa recherche en compagnie du fiancé et si celui-ci pouvait croire à un… rendez-vous d’amour…
— Il ne lui resterait qu’à me provoquer ? s’écria Guillaume, hors de lui. Mais vous êtes tout à fait folle, mademoiselle ! Vous m’imaginez en train de me battre en duel avec cet ancêtre ? Vous voulez me couvrir de ridicule ?
— Vous n’y entendez rien ! J’amènerai aussi le père et c’est lui, selon toute vraisemblance, qui lancera le défi, vous donnant ainsi une occasion… tentante ?
— Il y a malheureusement trop de détails qui pèchent dans votre élucubration ! Je n’intéresse nullement Mlle de Nerville et je ne vois pas ce qui pourrait la conduire à accepter… un rendez-vous sous les branches.
— Vous voulez parier ?… Je ne vous demande rien d’autre que de revenir en cet endroit entre… disons trois heures et la demie. Le reste me regarde. Acceptez-vous ?
Les deux hommes se regardèrent, visiblement aussi peu enthousiastes l’un que l’autre. En dépit de l’étrange impression produite par la découverte d’une nouvelle Agnès, Tremaine éprouvait une violente envie de courir réclamer son cheval et de s’enfuir. S’il voulait la peau de Nerville, les jeux badins d’une péronnelle lui semblaient tout à fait indignes de sa vengeance. Une fois de plus, ce fut Félix qui traduisit pour son ami :
— J’ai peur, mademoiselle, que vous ne soyez en train d’inciter M. Tremaine à s’enfuir sans demander son reste.