— Je le croyais brave ?
— Il l’est. Imaginez cependant que les choses tournent de façon différente ? Mon ami est fort riche ; chacun le pense ici, et c’est la vérité. Plus riche, certainement, que le vieux Oisecour. L’idée peut venir à Nerville qu’un échange serait avantageux. Voulez-vous me confier quelle conduite vous conseilleriez à Guillaume si le comte lui proposait la main de sa fille ?
— De l’épouser sans hésiter ! fit Rose avec assurance. En dehors de moi, il aura beaucoup de mal à trouver mieux !
— Il ne peut en être question ! s’écria Tremaine, hors de lui. Mademoiselle, j’ai bien l’honneur de vous saluer !
— Restez, je vous en prie ! En ce cas… j’avouerais être l’auteur de cette comédie de salon. Vous avez ma parole !
Guillaume ouvrait déjà la bouche pour répondre mais Félix le devança :
— C’est une garantie. Cependant, avant qu’il n’accepte – car il va accepter, j’en suis certain –, je ne saurais trop lui conseiller un petit marché.
— Lequel ?
— Il est fort désireux – et pour une raison très grave ! – d’obtenir, dans la plus grande urgence, une audience de Mgr l’évêque de Coutances. Et une audience… favorable !
La jeune fille considéra tour à tour les deux hommes en se demandant visiblement s’ils n’étaient pas en train de se moquer d’elle, mais la mine sérieuse de l’un, celle franchement sombre de l’autre n’évoquaient aucunement la plaisanterie. Après un moment de silence qui rendit la parole d’abord aux oiseaux puis, au bout d’un instant, à la cloche du château, elle déclara gravement :
— Avant que vous ne nous quittiez, je vous remettrai une lettre de ma tante qui vous assurera le meilleur accueil. Sa générosité est si délirante que Monseigneur n’a vraiment rien à lui refuser. Néanmoins, à supposer qu’il s’agisse d’une affaire sérieuse, ce sera à vous de le convaincre.
— Dans ces conditions, je ferai ce que vous me demandez, assura Tremaine. Il est temps, je crois, de rentrer !
À l’heure prévue, Tremaine arpentait le bosquet en luttant furieusement contre l’envie de sortir sa longue pipe de terre et d’en inhaler quelques savoureuses bouffées. Mais comment imposer ce genre d’odeur, fleurant vaguement le boucanier, à une délicate jeune fille ? Cependant cette privation aggravait une mauvaise humeur qui n’avait pourtant point besoin d’être entretenue. Il se jugeait ridicule et, pour se consoler, se retranchait derrière l’espoir qu’Agnès ne viendrait pas et que le plan délirant conçu par Mlle de Montendre tomberait ainsi de lui-même.
Il regardait sa montre pour la dixième fois au moins, bien décidé à lever le camp sur la demie de trois heures, quand il la vit arriver. Miraculeusement, il oublia son mécontentement.
Elle avançait d’une démarche souple et lente, un peu hésitante peut-être, qui ne communiquait aucun mouvement à la partie supérieure de son corps. Son port de tête, plein de noblesse et de grâce, aurait pu être celui d’une altesse. Surtout, il était fort différent de cette attitude contrainte qui lui était habituelle lorsqu’elle se trouvait en compagnie de son père.
Il remarqua aussi la finesse des mains qui relevaient la longue robe pour faciliter sa marche et les reflets souples des cheveux noirs arrangés sur la nuque en un épais écheveau de nattes. La conclusion de cet examen fut que, si Agnès de Nerville n’était pas vraiment jolie, il lui arrivait cependant d’être très belle. Guillaume en vint même à se demander comment serait ce visage sous le soleil du bonheur : il ne l’avait pas encore vue sourire.
Comme il n’y avait plus entre eux qu’un rideau de branches, il les écarta pour lui livrer passage tout en s’inclinant.
— Mademoiselle, dit-il avec beaucoup de douceur car il la sentait facile à effaroucher, permettez-moi de vous dire ma gratitude d’avoir bien voulu m’accorder ces quelques instants d’entretien. Vous devez en être fort surprise ?
— Oui… oui, je l’avoue ! Que pourriez-vous avoir à me dire ? Nous venons à peine d’être présentés.
Sa voix surprit le jeune homme. Il s’attendait à un timbre timide, un peu frêle, un peu terne, en accord avec le personnage qu’on l’obligeait à jouer, or il entendait une voix chaude, un peu basse et d’une attachante douceur.
— Nous aurions pu l’être plus tôt. À Valognes, par exemple, où nous avons soupé ensemble, bien qu’assez loin l’un de l’autre…
— Je ne pensais pas que vous vous étiez seulement aperçu de ma présence…, murmura-t-elle en détournant les yeux. N’étiez-vous pas très entouré ? ajouta-t-elle avec une imperceptible nuance d’amertume qui n’échappa pas à Tremaine.
— Soutenir une conversation n’empêche pas de regarder… À présent, voulez-vous me permettre de vous poser une question ?
— Faites…
— Est-ce que vous chantez ?…
Il put soudain contempler deux larges prunelles d’un gris ravissant que la stupeur agrandissait encore.
— Fallait-il me faire venir jusqu’ici pour me le demander ? fit-elle avec l’ombre d’un sourire. Mais puisque j’y suis, je répondrai. Non, je ne chante pas…
— Pourquoi ? Vous avez une voix… musicale.
— Parce que mon père ne le permettrait pas… je ne dois rire ni chanter. À peine parler.
— C’est inconcevable !
— Non, puisque c’est sa volonté. Il… il déteste m’entendre.
Elle était à peine audible maintenant, n’émettant guère qu’un chuchotement trahissant la pesanteur de son sort et la souffrance qu’elle en éprouvait. Indigné, Tremaine sentait se lever en lui un étrange besoin de consoler, de protéger Agnès : à la seule évocation de son père, l’éclat qui éclairait son visage tandis qu’elle venait à ce rendez-vous incongru venait de disparaître. Cette constatation le rangea instantanément dans le clan de Rose : on ne pouvait laisser Nerville achever de détruire par un mariage odieux cet être que les simples lois de la nature lui ordonnaient d’aimer et de défendre.
— Il vous fait peur à ce point ?
— Plus que vous ne sauriez dire !
— C’est à cause de cela que vous vous laissez marier à ce… ce… je ne trouve pas de qualificatif qui traduise mon dégoût.
— Venez-vous donc d’un monde où les filles peuvent refuser d’obéir à un ordre paternel ?
— Non, reconnut-il. J’ai vu, aux Indes, des jeunes filles, presque des enfants, mariées sans qu’on se soucie de leurs sentiments à des vieillards, ce qui les vouait plus rapidement encore à un sort terrible. La mort du mari ne les délivrait pas car elles devaient alors se laisser brûler vives sur le bûcher où se consumait le corps de leurs époux…
S’il attendait une exclamation d’horreur, il fut déçu. Agnès haussa les épaules avec lassitude et leva sur lui un regard désenchanté.
— Êtes-vous bien certain qu’elles étaient si tristes de mourir, même de cette horrible façon ? Le feu purifie et le contact d’un homme tel que M. d’Oisecour me paraît la pire des souillures…
— Alors n’acceptez pas de la subir ! Je comprends que vous ne puissiez vous opposer à votre père mais il y a d’autres moyens…
— Je n’en vois aucun…
— Moi si. Il y en a au moins un : fuyez !
Elle eut un petit rire navrant et, pour lui, un regard plein d’une naïve déception. Peut-être attendait-elle autre chose ?
— Quelle folie ! Vous ne savez ce que vous dites, monsieur.
— Je suis très sérieux. Laissez-moi organiser votre fuite ! Vous avez bien des parents quelque part… au moins du côté de votre mère ?
— Si j’en ai… et je n’en suis pas certaine, ils ne se sont jamais souciés de moi…