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La veille, le crieur public, parcourant Saint-Vaast jusqu’en ses points extrêmes, annonçait la cérémonie expiatoire décrétée par la double autorité mais s’arrêtait spécialement chez Simone et deux ou trois autres commères dont Mlle Lehoussois fit connaître le nom. Elles étaient toutes là à l’exception d’une seule, clouée au lit par une forte fièvre.

Elle était là aussi, la vieille Anne-Marie, agenouillée face à Guillaume, de l’autre côté de la fosse que l’on était en train d’ouvrir et auprès du cercueil de beau chêne garni de satin blanc que Tremaine avait fait venir pour Mathilde… ou pour ce qu’il en restait, après vingt-cinq années.

Effrayée, non sans raison, à la pensée de ce que l’on allait découvrir, elle avait supplié Guillaume de renoncer à son macabre projet.

— Pourquoi ne pas faire ouvrir le mur du cimetière afin de l’agrandir ? Ainsi ta pauvre mère reposerait vraiment en terre chrétienne. Il suffirait d’une bénédiction solennelle.

Mais le jeune homme ne voulait rien entendre : une vraie tombe, digne de la femme qu’elle était, attendait Mathilde à La Pernelle.

— Elle sera la première à habiter là-haut, près de la maison qui aurait dû être la sienne et qui portera le nom de notre vieux « manoir » du Saint-Laurent…

— Tu te bats le lendemain, Guillaume, et tu ne peux être certain de l’emporter. Alors à quoi bon ?

— En ce cas j’irai dormir auprès d’elle, à l’ombre de l’église… et vous hériterez d’une partie de ce que je possède. Félix de Varanville sait déjà ce qu’il devra faire. Tout est en ordre. Inutile d’y revenir !

La discussion s’arrêta donc là. La vieille sage-femme, que ne faisait trembler aucune des sanies du corps humain, qui savait enfermer dans leur linceul les cadavres les plus répugnants, se demandait si elle allait trouver la force de supporter ce qui allait suivre. Jamais elle ne s’était sentie aussi vieille. Peut-être parce que ses genoux, habitués pourtant depuis l’enfance au contact de la terre, tremblaient, en dépit de l’épaisseur des vêtements, sur l’herbe humide qui lui parlait de rhumatismes. Dans ses mains, elle tenait un grand mouchoir à carreaux au milieu duquel se cachait un flacon de sels prêt à servir. Tout ce qu’elle espérait, c’était avoir le temps de se le mettre sous le nez. Alors, elle priait éperdument, du fond de son angoisse, pour que l’horreur s’éloigne d’elle et de ce garçon obstiné dont les yeux fouillaient la tombe…

Elle n’était pas bien profonde, d’ailleurs ! On ne s’était guère donné de mal pour couvrir le pauvre corps meurtri et Mlle Lehoussois le savait. Aussi les fossoyeurs, à qui Guillaume avait promis de l’or, procédaient-ils à leur tâche avec toute la délicatesse dont ils étaient capables. Ils y étaient allés à grands coups de pioche pour arracher les premières mottes où s’enracinaient les herbes folles, mais maintenant ils maniaient leurs outils précautionneusement comme s’ils craignaient de blesser celle qui reposait là. Chacun d’eux guettait le premier éclat de bois qu’il trouverait sur sa pelle…

Soudain, l’un d’eux, dont l’oreille exercée venait de percevoir une sorte de résonance, leva la tête et regarda Tremaine.

— Y s’peut que je m’trompe, mon gentilhomme, mais on dirait ben qu’la boîte a t’nu…

Il se pencha, se mit à écarter la terre à la manière d’un chien et découvrit bientôt une partie de la planche du dessus.

— C’est pas croyable, fit son compagnon. C’bois, c’est pourtant pas grand-chose, et y tient toujours après tant d’années ! À croire que l’Bon Dieu a point voulu qu’cette mauvaise terre touche la pauvre femme !

Se relevant aussi vite que le permettaient ses genoux ankylosés, Mlle Anne-Marie rejoignit au bord du trou le prêtre et son cortège juvénile. On pouvait voir le couvercle, il était entier.

— C’est un miracle, s’écria-t-elle en se signant ostensiblement. Et s’il était encore besoin du jugement de Dieu, je crois que nous l’avons. Qu’en dites-vous, monsieur le Curé ?

Celui-ci, l’abbé de Folleville nommé depuis peu par l’abbé de Fécamp coseigneur de Saint-Vaast, était un homme encore jeune. S’il venait de la région de Bernay en pays d’Ouche – presque un « horsain » pour ceux de la grande péninsule ! –, il n’en forçait pas moins la considération, voire le respect, de ses ouailles, si rudes et difficiles à manier qu’elles fussent. Cet homme des plateaux et des vallées savait parler le langage qui convenait à ces hommes de la mer, ainsi qu’à ces femmes difficiles à atteindre et si entières dans leurs inimitiés quand ce n’était pas leurs haines. Mlle Lehoussois était de celles qui l’intéressaient et qu’il savait sonder. Son exclamation grandiloquente lui arracha l’ombre d’un sourire.

— Un miracle, c’est un bien grand mot, fit-il, mais ce peut être un signe !…

Le vent du matin porta sa parole à la petite foule qui, du coup, se signa largement. Certaines de celles qui étaient là – les calomniatrices de Mathilde bien sûr ! – n’avaient pas obéi à l’ordre sans arrière-pensée ni sans concertation. La Simone et ses amies comptaient bien qu’il leur serait donné l’occasion de créer quelque scandale. À l’origine tout au moins, car la présence de l’officier de justice, du bailli, des soldats et des nobles voitures les incitait à la prudence. Aux paroles de M. de Folleville, elles comprirent qu’elles joueraient une aventure dangereuse en s’obstinant dans leur attitude.

Sortir le cercueil qui, tout de même, ne tenait plus guère était une tâche des plus délicates. Sur l’ordre de Tremaine, on se contenta de lever le dessus qui révéla une forme désincarnée, réduite, presque ténue sous un enveloppement de linge bruni et usé auquel on ne toucha pas. Guillaume ordonna que l’on soulève la dépouille à l’aide de la planche du dessous. Cela demanda un grand quart d’heure d’efforts avant que les restes de Mathilde fussent déposés, terre et fragments de drap y compris, sur la soie blanche qui l’attendait et que l’on referma, non sans que le prêtre eût dit une prière, encensé et aspergé ce qui avait été une belle jeune femme pleine de vie et d’espérance.

Tandis que l’on fermait le cercueil, qu’on le recouvrait d’une pièce de velours noir galonnée d’argent et qu’on déposait le tout sur le char attelé de deux vigoureux percherons qui allait conduire Mathilde à la demeure choisie par son fils, celui-ci se tourna vers le groupe des femmes que l’abbé de Folleville s’apprêtait à placer à la suite de l’équipage.