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— Merci, monsieur le Curé, d’avoir proposé cette espèce de pèlerinage expiatoire, mais c’est inutile : je ne veux pas de ces femmes !

— Pourquoi donc ? Ce n’est pas une pénitence bien terrible, et elle est amplement méritée…

— Sans doute mais elles n’éprouvent aucun repentir. Elles sont là parce que, sur la décision de Mgr l’Évêque, vous l’avez ordonné. Cependant elles n’ont aucun regret de ce qu’elles ont fait. Aujourd’hui ma mère a remporté la victoire : elle n’a que faire de tramer, à la manière des triomphateurs romains, une poignée de captives derrière son char. Qu’elles s’en aillent ! Mathilde Tremaine n’en reposera que plus en paix.

— C’est… qu’il n’y a pas qu’elles.

En effet, une trentaine d’hommes qui s’étaient tenus à l’écart jusque-là, dans le voisinage des vieux soldats, se dirigeaient vers eux. Certains étaient déjà âgés, d’autres beaucoup plus jeunes, mais tous solides Cotentinois, pêcheurs, cultivateurs, artisans. Ils avaient des visages rudes et des yeux habitués à regarder la mer et le soleil. Le plus vieux, qui s’appuyait sur un bâton, vint droit à Guillaume.

— Je suis Louis Quentin, le fournier de Saint-Vaast. J’ai bien connu votre grand-père et surtout votre oncle Auguste qui était presque mon jumeau. Ce que j’ai à dire, c’est plutôt difficile parce que c’est pas d’hier qu’on a eu regret de ce qu’on a laissé faire aux femmes. Certains, dont moi, parc’qu’ils étaient pas là d’ailleurs… Mais il faut que ça soit dit. Que vous n’vouliez pas d’elles, ça vous regarde ! Nous, les hommes, on vous d’mande, comme une faveur, de nous laisser accompagner Mathilde jusque là-haut… Ça voudra dire que vous nous pardonnez en son nom et aussi ça s’ra un honneur. Et puis une façon de vous faire savoir que Saint-Vaast c’est pas seulement une poignée de commères à la langue trop bien pendue…

— J’en suis presque, de Saint-Vaast, dit Guillaume. Alors je sais ça depuis longtemps ! Croyez… que je suis touché de votre geste. Je vous en remercie du fond du cœur…

Plus ému qu’il ne voulait le montrer, il tendit les deux mains pour saisir celles de cet homme dont le regard chaleureux brillait de larmes, l’attira vers lui et l’embrassa.

— J’accepte bien sûr avec une grande joie. Nous ferons le chemin ensemble. Ce sera peut-être la seule fois où nous pourrons causer, vous et moi.

Guidé par Quentin, Guillaume salua tous ses compagnons, serrant à deux mains celles de l’homme qu’on lui présentait. Une joie profonde l’envahissait à les découvrir si proches de lui alors que, durant tant d’années, les gens de Saint-Vaast, à l’exception d’Anne-Marie et de deux ou trois autres, lui laissaient un souvenir d’amertume et de méfiance. Au fond de leurs yeux, il pouvait voir qu’ils le reconnaissaient surtout comme le petit-fils d’un homme aimé et respecté et non comme un personnage rendu puissant par une richesse qu’aucun d’eux n’atteindrait jamais.

— Puisque vous voulez bien accompagner ma mère jusqu’à La Pernelle, leur dit-il, nous allons marcher ensemble. Mais est-ce que le chemin ne sera pas un peu rude pour vous, monsieur Quentin ?

Ce fut son fils Michel qui répondit avec un sourire en coin :

— Faut pas vous fier à sa mauvaise jambe ! Il est capable d’aller d’ici à Barfleur et de revenir sans souffler ! Plus vif qu’un lièvre il est, le père !

— Cependant, j’espère qu’il acceptera mon bras…

Le char s’ébranla et le cortège des hommes à sa suite. Comme il convenait dans les cérémonies de funérailles, Mlle Lehoussois se disposait à prendre place derrière eux quand Félix vint lui offrir de faire la route en voiture. Elle refusa.

— Merci, monsieur, mais je suis bien plus solide encore que le père Quentin !

— D’autant que tu n’iras pas seule, s’écria Annette Quentin, la femme du vieux Louis. On doit bien ça à cette pauvre Mathilde à qui on a fait si grand tort !

— Pas toi. Tu n’en étais pas puisque tu étais chez ta sœur, à Morsalines.

— Sans doute, mais quand je suis revenue, j’ai appris ce qui s’était passé et je n’ai pas levé le petit doigt pour protester parce que j’étais comme beaucoup d’autres : j’avais peur…

Avec elle, cinq ou six femmes décidèrent de gravir, elles aussi, la longue et dure pente qui menait à La Pernelle, et ce fut le tour de la vieille demoiselle de s’épanouir. Il ne resta plus que trois irréductibles autour de la Veuve Dubost qui eut la désagréable surprise de voir sa fille se joindre aux autres, en dépit de la résistance qu’opposa son frère.

— Tu n’as aucune raison d’y aller puisque moi je veux rester avec la mère ! fit-il en essayant de la retenir.

Mais Adèle semblait bien déterminée.

— Ce que tu peux être bête ! siffla-t-elle entre ses dents. Tu ne crois pas qu’il serait temps de faire la paix avec le cousin ?

— J’vois pas pourquoi ? ricana Adrien. Ou alors, c’est qu’il te plairait plutôt ?

— Il n’est pas désagréable à regarder… et puis je ne vois pas pourquoi on n’essaierait pas, nous aussi, de profiter un peu de cette fortune qui va s’installer sur nos têtes. De toute façon, on était trop jeunes pour avoir droit à la parole, à l’époque, et il n’a aucune raison de nous en vouloir. Alors fais ce que tu veux mais moi j’y vais.

— Ouais… mais si j’y vais, il faut que j’aille avec les hommes ?

— Ce n’est peut-être pas une mauvaise idée ! Qu’est-ce que tu es d’autre ?

Comme si le ciel pensait vraiment que le temps des rémissions venait d’arriver, les nuages gris se déchiraient, s’enfuyaient vers l’est, laissant paraître des éclats bleutés. On pouvait supposer que les grands parapluies verts ou rouges dont certains s’étaient munis ne serviraient pas à autre chose que mettre de joyeuses notes de couleur dans cette funèbre procession.

Tandis que, par le hameau aux Serpents et La Pierrepont, on s’en allait vers la tour carrée de Rideauville où le clergé attendait avec M. de La Chesnier, le père Quentin attaquait Guillaume sur quelque chose qui lui tenait à cœur.

— C’est vrai c’qu’on dit ? Vous allez vous battre avec le comte de Nerville ?

— Oui. Demain à l’aube… mais comment savez-vous ça ?

— Les nouvelles vont vite par chez nous. Le vent qui souffle presque tout le temps a tôt fait de les porter, mais j’dois dire que celle-là fait plutôt plaisir à quelques-uns… Le comte de Nerville, c’est un mauvais homme. Y en a beaucoup qui pensent qu’y pourrait ben être pour quéqu’chose dans les crimes du Cul-de-Loup. Plus que l’moine de Saire en tout cas !…

— Si l’on croyait tant à ce moine fantôme, pourquoi donc un homme a-t-il été condamné il y a trente-cinq ans ?

— Ah !… L’Albin Perigaud s’est trouvé là où y fallait pas et y avait personne pour dire le contraire. Alors…

Il eut de la main un geste qui traduisait toute la fatalité d’un univers éloigné où la puissance du seigneur restait redoutable. Il s’en expliqua d’ailleurs aussitôt.

— Faut dire, voyez-vous, que dans tout not’coin, de Morsalines à Reville, tout l’monde craignait le vicomte Raoul.

— Comment expliquez-vous ça ? Sur ce territoire on ne reconnaît que deux pouvoirs en sus de celui du Roi : M. l'Amiral, qui gère la région militaire, et l’abbé de Fécamp… Alors ?

— Alors… vous savez où c’est, Fécamp ? À je ne sais trop combien de milles marins. Trop loin pour que les moines s’occupent d’la mort d’une pauvre fille. Quant à M. l’Amiral, j’ai pas dû l’voir deux fois dans ma vie. L’est plutôt près du Roi… encore plus loin.