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— Même s’il devait encore s’attaquer à un être innocent, mettre une autre vie en danger ?

— Dans ce cas-là, et seulement dans celui-là, tu pourrais frapper, mais ensuite te livrer. »

Albin avait juré…

Revenu en Cotentin, il s’était terré, sachant bien qu’il ne lui restait ni parents ni amis. Il avait rejoint le petit peuple des bûcherons et des charbonniers dans les grandes parcelles restant de l’antique et immense forêt de Brix, où il avait fini par retrouver une sorte de paix. Les petites gens l’acceptaient, auxquels il rendait de menus services, et parfois il allait jusqu’à La Pernelle pour regarder Saint-Vaast, ou même jusqu’à Gatteville afin de contempler le raz de Barfleur où, un jour, sa galère et lui avaient manqué périr. Il s’y rendit plus souvent lorsqu’en 1774 on y construisit un petit phare11, auquel il s’intéressa, offrit même ses bras, avant de retourner dans ses bois. Il se rapprocha quand on sut que le comte de Nerville, à peu près ruiné, regagnait son château qui l’était presque autant. Dès lors, il le surveilla, craignant et espérant à la fois le forfait qui leur permettrait d’en finir, à l’un et à l’autre. Rien ne venait jusqu’au jour où, à La Pernelle, il rencontra Guillaume…

« Ce jour-là, écrivait-il, je sus que mon heure allait venir et qu’il fallait que je sois vigilant. Vous étiez là pour rester et j’ai compris en vous voyant, en vous entendant, que vous ne toléreriez pas un Nerville dormant paisiblement sur ses crimes. J’ai compris surtout que vous étiez le fils que j’aurais aimé avoir, celui que Mathilde m’aurait donné à moi !…

« En la ramenant à La Pernelle, vous m’avez donné la seule joie que je puisse encore attendre. La dernière. Soyez-en remercié et que Dieu vous bénisse, vous et ceux qui sortiront de vous, les petits-enfants de Mathilde. Choisissez-leur une mère digne d’elle !… »

Lentement, Guillaume replia les feuillets de papier, du beau papier présentant seulement de menus défauts, sans doute le cadeau d’un des papetiers de la Saire. Il y appuya sa main avec force comme s’il cherchait à en pénétrer sa peau, puis le rangea soigneusement dans le portefeuille en maroquin où dormaient déjà, avec la lettre de Mlle Lehoussois, ses papiers les plus précieux. Entre autres, le testament de Père Valette et quelques feuillets écrits de sa main. En revanche, il en ôta le billet meurtrier de Nerville, celui qui avait attiré Mathilde dans le piège de l’assassin, et le brûla sur les bûches incandescentes de sa cheminée, regardant la feuille froissée se tordre et se consumer comme un damné au feu de l’enfer.

Ce faisant, il pensait qu’il faudrait faire lire la lettre à Félix dont la loyale amitié méritait bien cette marque de confiance. Mais plus tard. Il éprouvait le besoin de garder un moment pour lui seul ces confidences posthumes. Quant à ce regret qui lui venait de ne pouvoir enterrer Albin auprès de son unique amour – il était rare que les sables rendissent leurs victimes –, il le compenserait en faisant élever une stèle à sa mémoire régénérée…

Soudain les dimensions de sa chambre lui parurent trop étroites pour l’univers turbulent qu’enfermaient sa poitrine et son cœur. Il éprouvait le besoin d’une grande goulée d’air vif et de se plonger dans la nature en plein renouveau. Il sortit en courant – Félix s’était rendu à la seule métairie qui lui restât – et s’élança vers le verger où les pommiers alignaient d’énormes houppes de fleurs à peine écloses dont cependant le moindre vent un peu insistant emportait les pétales pour les étaler sur l’herbe neuve comme une neige odorante.

Il se sentait si heureux, à présent, tellement délivré, qu’il avait envie d’étreindre cette terre normande dont il savait qu’elle ne le repousserait plus mais qu’elle récompenserait au contraire la peine qu’il se donnerait pour l’enrichir et l’embellir encore.

Comme il ne connaissait pas d’autre moyen que celui d’ouvrir les bras, il se laissa tomber de tout son long sur l’herbe humide, y enfouit son visage comme il l’eût fait dans la chevelure d’une femme, se roula dedans ainsi qu’il le faisait autrefois à Québec lorsque la neige disparue laissait la terre couverte de sa mince fourrure d’un vert si tendre et que les primevères commençaient à dérouler leurs délicats pétales jaunes. Il sortait toujours de ce bain de nature trempé et plutôt boueux, sachant parfaitement qu’une correction l’attendait, mais c’était plus fort que lui : chaque année il recommençait…

Un peu calmé, il rit tout seul de ce retour aux sources qu’il n’avait jamais eu l’occasion de pratiquer aux Indes, ce pays de l’éternel été. Là-bas, c’était plutôt la mousson qui le jetait hors de lui-même et le poussait aux extravagances : quand, après des semaines et des semaines d’accablante chaleur où tout séchait et craquait, arrivait la pluie diluvienne et bienfaisante, il arrachait ses vêtements et courait nu à travers le jardin pour se laisser fouetter à satiété par l’eau du ciel qu’il lui semblait absorber par tous les pores de sa peau.

Un jour, il découvrit qu’il n’était pas seul à pratiquer ce rite païen : la rencontre qu’il fit alors marqua sa vie d’un souvenir si brûlant qu’il se hâta de le rejeter à cet instant où il lui revenait à l’esprit. La page était tournée des initiations un peu perverses et des amours exotiques. Doué d’un tempérament ardent sous une apparente froideur, il attirait les femmes et en tira souvent des plaisirs infinis où son cœur ne participait guère… sauf peut-être cette unique fois…

La cloche du manoir qui l’appelait au repas l’aida à chasser une image demeurée troublante. Félix devait être rentré et Guillaume se hâta de rejoindre l’existence qu’il s’était choisie et qu’il fallait à présent construire de toutes pièces…

IX

AGNÈS

L’état de grâce pour Guillaume dura environ une semaine, jusqu’à ce joli matin où, en compagnie de M. Clément, son architecte, il examinait les plans proposés par celui-ci. Il en fut enchanté tant l’artiste avait apporté de soin à lui plaire, sans avoir d’ailleurs eu à déployer une grande imagination. Les goûts de son client restaient dans les limites d’une élégante simplicité. Il ne s’agissait pas d’écraser La Pernelle sous le poids d’une construction prétentieuse mais de s’intégrer aussi harmonieusement que possible au paysage en laissant la suprême domination au clocher de l’église.

Il y avait, dans la vallée de la Rance, une maison dont Tremaine gardait le souvenir : c’était une malouinière bâtie à la fin du siècle précédent ou au début du XVIIIe par l’un des directeurs de la Compagnie des Indes : deux étages sur sous-sol coiffés d’un grand toit d’ardoises ornés de lucarnes en « chien-assis » et d’un petit fronton triangulaire pour marquer la distinction.

Le bâtiment s’ordonnait de part et d’autre d’un avant-corps à pans coupés, celui-là même que surmontait le léger fronton. Neuf fenêtres par étage pour la façade principale à cause de l’avant-corps, mais sept seulement sur l’arrière de la maison. L’architecte se conforma à ces indications. Néanmoins, la malouinière encadrait ses hautes fenêtres à petits carreaux d’un chaînage de teinte différente, ce qui ne lui plaisait guère et pas davantage à Guillaume. On décida donc d’employer seulement la belle pierre blonde de Valognes mais, pour animer les façades, M. Clément se livra à un jeu subtil sur plusieurs formes de linteaux, ne dessinant qu’un seul balcon à la fenêtre du centre. De hautes cheminées achèveraient de donner de l’élan à cette construction qui ne serait pas plus un château que n’était manoir celle de la rive nord du Saint-Laurent : simplement une grande maison où une famille et des serviteurs pourraient avoir leurs aises. Plus imposantes sans doute seraient les écuries pour lesquelles Tremaine se montrait intransigeant. Le bon M. Clément dut recommencer trois fois ses épures avant que le sourcil froncé de son client retrouve sa ligne naturelle.