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Ce matin-là, donc, tout était au point et Guillaume rayonnait. Le défrichement de l’emplacement prévu s’achevait. On allait pouvoir procéder au premier coup de pioche.

— Vous avez fait un excellent travail, dit-il à son architecte, et vous n’avez pas perdu de temps. Espérons que la construction marchera aussi rondement.

— Je ne vois pas pourquoi il en irait autrement. Nous avons devant nous plusieurs mois de beau temps avec la fin du printemps, l’été et le début d’automne. En outre, vous offrez des salaires considérables et les hommes que j’ai recrutés sont prêts à s’arracher les tripes pour cette maison. Cependant, il faut compter avec les tempêtes et le mauvais temps qui nous posera problème…

— À votre avis, quand pourrai-je pendre la crémaillère ?

— Pour que tout soit fini ? Dans un an environ. N’oubliez pas qu’il faut songer aussi aux décorations intérieures et aux meubles… En ce qui concerne les peintures, je crois que vous pouvez faire confiance à l’homme que je vous ai présenté…

— S’agissant du mobilier, j’ai déjà acheté plusieurs pièces de choix qui sont entreposées dans un garde-meuble parisien avec les objets que j’ai rapportés des Indes et de Chine, mais je compte faire encore quelques visites chez les ébénistes du faubourg Saint-Antoine, sans compter ceux de Caen ou de Rouen. Je crois que nous avons bien mérité un verre de bon vin pour nous faire attendre le dîner ! ajouta-t-il en se détournant pour appeler Marie.

C’est alors qu’il les vit par une fenêtre du salon et que la surprise lui fit oublier ses intentions œnologiques : Rose de Montendre et Félix se promenaient ensemble sous la charmille et entretenaient apparemment une discussion qui, pour être animée, semblait empreinte d’une certaine douceur. La jeune fille était visiblement émue. De temps en temps elle portait un petit mouchoir à son nez et l’attitude de Varanville suggérait un grand désir de consolation.

Un large sourire fendit la figure de Guillaume. Si ces deux-là réussissaient à s’entendre, ce serait la meilleure chose qui pût arriver à Félix, non à cause de la fortune de la jeune fille – qui n’était pas à dédaigner cependant – mais parce qu’il aurait en elle une compagne pleine de gentillesse et de vitalité, courageuse aussi, et auprès de qui il pourrait cheminer au long de l’existence en regardant grandir les beaux enfants qu’une jouvencelle aussi épanouie ne manquerait pas de lui donner. Ils continueraient après lui le vieux nom de Varanville, si près de s’éteindre pour le moment. En fait, ils formaient un couple tout à fait charmant…

L’apercevant à la fenêtre, Félix et Rose changèrent soudain de direction et accoururent vers lui. Pour les rejoindre plus vite, il enjamba l’appui et vint à leur rencontre. Son joyeux sourire s’effaça : Rose pleurait, et Félix semblait tout à fait désemparé.

— Est-ce que je peux faire quelque chose ? proposa-t-il après avoir baisé la main de la jeune fille d’une façon plus affectueuse que protocolaire. On dirait que vous êtes en plein désarroi, vous deux ? ajouta-t-il en appuyant, avec un rien de malice, sur les mots qui les rassemblaient.

Rose se moucha.

— Vous pouvez le dire ! En fait… je ne sais pas du tout si vous pouvez quelque chose. Si je suis venue vers vous, c’est conduite par mon nez à la façon d’un petit chien qui va d’instinct vers ceux qu’il préfère et dont il espère qu’ils sauront le comprendre.

— Qu’il est donc agréable de se savoir préféré ! remarqua Félix d’un ton si pénétré que Guillaume faillit se mettre à rire. Surtout par un aussi joli petit chien !

Décidément, il y avait quelque chose de changé sous le soleil ! Les mauvais jours que l’on venait de vivre paraissaient avoir bien rapproché ces deux-là.

Tremaine offrit à son ami un sourire moqueur.

— Tu tournes peut-être bien le madrigal, mais tu me parais un piètre consolateur ! observa-t-il. Je vois des larmes.

— Ne l’incriminez pas ! plaida Rose avec sa fougue habituelle. M. Félix est presque aussi désemparé que moi. Il s’agit d’Agnès, voyez-vous !

— Encore ! grogna Guillaume, sa belle humeur envolée. Dieu me pardonne, ma chère enfant, mais vous devriez cesser de vous tourmenter à ce point pour votre amie. N’est-elle pas assez grande pour se conduire seule ?

— En apparence seulement, je le crains…

— Allons donc ! Que peut-il lui arriver de désagréable, à présent qu’elle est délivrée d’un père odieux ?

— Le mariage avec Oisecour, tout simplement !

— Comment cela, le mariage ? L’autre jour, nous avons laissé cet auguste vieillard à moitié mort. Ne me dites pas que la peur éprouvée lui a rendu des forces ?

— Je n’en sais rien ; je ne l’ai pas revu mais je sais qu’Agnès s’apprête à l’épouser.

— Qu’est-ce que cela signifie ? Elle est devenue folle ?

— Il n’y paraît pas. Elle est au contraire très calme, je dirais même très déterminée. M. de Nerville aurait fait procéder aux fiançailles officielles la veille de sa rencontre avec vous et, à moins que les deux intéressés n’y consentent mutuellement, elles sont presque aussi difficiles à rompre qu’un mariage. Agnès porte au doigt une sardoine gravée aux armes des Oisecour.

— Et vous l’avez laissée faire ça ? s’écria Tremaine, sentant monter en lui la colère.

— Comment vouliez-vous que je m’y oppose ? En outre, après la mort de son père, j’ai proposé à Agnès de venir vivre chez nous pour ne pas rester seule dans ce vieux château où elle n’a pour la servir qu’une vieille femme à moitié folle et un valet aussi rustre qu’il est possible. Elle a refusé en disant qu’à Nerville elle se sent chez elle et qu’elle n’a aucune raison d’aller vivre ailleurs en attendant son mariage.

— Ce n’est guère convenable, observa Félix. Une jeune fille se doit d’être chaperonnée ! Mlle de Nerville, dont la réputation est intacte jusqu’à ce jour, risque de se faire mal juger. Notre société valognaise est plutôt rigoriste…

— Elle n’en a aucun souci. Dans un sens je la comprends, fit Rose d’un ton qui se voulait calme mais que démentait le petit mouchoir de dentelles qu’elle déchiquetait entre ses dents d’un air songeur. Tout ce fatras de conventions me paraît un peu rétrograde…

— Voilà notre amazone qui repart en guerre, dit Félix en riant. Moi je trouve que certains de ces principes ont du bon, surtout lorsqu’il s’agit des jeunes filles et plus encore d’une orpheline : elles ont besoin d’être protégées !

— Balivernes ! Trouvez-vous vraiment que ma tante de Chanteloup soit d’une grande protection, elle qui s’évanouit dès que quelqu’un éternue dans son salon ?