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— Allons donc ! Ce n’est un secret pour personne que l’on vous contraignait à ce mariage, qu’il vous faisait horreur. Si M. d’Oisecour était le gentilhomme qu’il prétend être, il vous aurait rendu votre parole.

— Peut-être l’a-t-il fait ? Et peut-être est-ce moi qui souhaite cet accomplissement ?… Cela étant posé, apprenez-moi, à présent, la raison de votre visite, conclut-elle sur un ton détaché tout en reprenant les longues aiguilles de buis qu’elle actionnait sans y attacher son regard. Or, ce regard, qui errait quelque part à mi-chemin de l’ouvrage et de son visage à lui, Guillaume voulait l’atteindre.

Comme elle ne lui offrait toujours pas de s’asseoir, il choisit de s’accroupir auprès d’elle, posa ses mains sur les siennes et, doucement mais avec fermeté, il lui prit le tricot qu’il posa sur la table. Elle protesta, certes, mais faiblement.

— Vous allez défiler mes mailles…

— Sûrement pas ! Ma mère tricotait beaucoup et j’ai appris à respecter son ouvrage. Elle s’est même amusée à me montrer comment il fallait s’y prendre.

Les yeux gris d’Agnès se firent un peu plus doux en se posant tour à tour sur les larges épaules d’où surgissait l’arrogante tête rousse et sur les mains maigres et musclées. On le voyait mal en train de tricoter ! À le sentir si près d’elle, à respirer l’odeur de cheval, de cuir et de grand air qu’il apportait, elle se sentit faiblir. Elle aimait passionnément cet homme et son arrivée soudaine comme la pose presque suppliante qu’il venait d’adopter suscitaient en elle un espoir difficile à combattre. Elle savait bien pourtant qu’il ne voulait pas d’elle et l’orgueil vint à son secours pour lui faire retrouver sa garde, un instant baissée.

— Relevez-vous, monsieur Tremaine ! Cette attitude ne vous convient pas, dit-elle fermement. Prenez plutôt un siège et dites-moi enfin ce que vous voulez !

Il obéit aussitôt parce que c’était la meilleure manière de lutter contre cette étrange tentation qui lui venait de la prendre dans ses bras. Il tira l’un des fauteuils au plus près :

— Je suis venu vous conjurer de renoncer à un mariage qui vous détruira.

— Quelle exagération ! Je ne serai pas la première fille à épouser un homme beaucoup plus âgé qu’elle !

— Vous avez dix-huit ans et il en a quatre-vingts. Vous ne trouvez pas la différence excessive ?

— Le maréchal de Richelieu avait quatre-vingt-quatre ans lorsqu’il épousa Mme de Rothe qui n’en comptait que trente, et l’on dit qu’elle fut très heureuse…

— Votre exemple est mauvais. Il s’agissait d’une veuve… et d’un grand séducteur, ce qui ne paraît pas être le cas de votre fiancé. Ou alors il le cache bien… Parlons sérieusement s’il vous plaît ! Je sais pourquoi vous l’épousez et ce n’est pas parce que, brusquement, son charme vous a éblouie : c’est parce qu’il a prêté beaucoup d’argent à votre père et que vous n’avez aucun autre moyen de vous acquitter. Je me trompe ?

Elle eut un mouvement d’épaules plein de lassitude et se pencha pour relever, à l’aide des pincettes, une bûche enflammée qui venait de rouler sur le marbre de l’âtre.

— Et quand cela serait ?

— C’est justement ce que vos amis n’admettront jamais. Je suis venu vous dire : usez de moi à votre guise ! Laissez-moi rembourser le vieil homme et reprenez votre liberté !

— Non !

Le mot claqua sec, rendant un son définitif qui choqua Tremaine.

— Pourquoi ? Vous aviez bien accepté le projet de Mlle de Montendre pour écarter de vous M. d’Oisecour ? Et Dieu sait s’il était compliqué ! Alors pourquoi refuser ce qui est si simple ?

— Parce que je ne ferais que changer de créancier. La mort de mon père modifie bien des choses, monsieur Tremaine. Tant qu’il vivait ses dettes ne regardaient que lui. À présent je suis seule à les assumer. M. d’Oisecour… veut bien accepter ma personne en contrepartie de ce que nous lui devons.

— Votre personne, vos terres – car il vous en reste ! – et votre maison ?

— Elle est hypothéquée jusqu’aux cheminées.

— Qu’importe ? C’est encore trop cher payer pour quelques écus qui apparemment n’ont pas servi à embellir votre demeure. Il a payé quoi ? Quelques vêtements, une voiture peut-être…

— Des dettes de jeu !… qui sont, comme chacun sait, dettes d’honneur ! ajouta la jeune fille avec une ironique amertume.

— Votre honneur à vous n’est pas en cause mais le sien l’est s’il s’obstine à exiger que vous l’épousiez pour quelques poignées d’or. Je vous en supplie : acceptez ce que je vous offre !

— Vous n’avez aucune raison de le faire ! Mon père était votre ennemi. Il a failli vous tuer et il était prêt à recommencer. Alors, que vous importe le sort de sa fille dès l’instant où il ne peut plus lui nuire ?

Il y eut un silence. Guillaume tendit ses mains vers les flammes qui allumaient des étincelles dans ses yeux fauves, si étrangement soulignés par l’épaisseur des cils presque noirs. Il cherchait une réponse. Agnès alors murmura :

— Encore une… impulsion, sans doute ?

— Non. C’est beaucoup plus sérieux : je ne supporte pas l’idée de ce mariage. Depuis le drame que vous savez, je vivais tranquille en pensant que vous aviez trouvé, chez Mme de Chanteloup, le refuge et la paix dont vous aviez tant besoin. Lorsque nous avons déposé M. d’Oisecour plus mort que vif dans sa voiture, nous étions tous persuadés qu’il était désormais bien éloigné de toute intention conjugale. Moi, je vous l’avoue, je me consacrais à ma future maison avec la sérénité que donne un esprit libéré de toute haine comme de toute rancœur. Et puis Mlle de Montendre est accourue tout à l’heure à Varanville. Et me voilà !…

Agnès se leva et, croisant les bras sur sa poitrine, marcha lentement vers la fenêtre. Sa mince silhouette noire s’inscrivit comme un dessin à l’encre de Chine sur le vert doux des fleurs tissées dans la soie ancienne. Guillaume ne vit plus d’elle qu’un profil perdu à travers le volant de mousseline et la lourde tresse plusieurs fois retordue sur son cou.

— Allez-vous-en ! dit-elle. Je ne veux pas de votre argent puisque vous ne voulez pas de la seule chose que je puisse vous offrir en échange…

Guillaume se leva à son tour, sans oser aller vers elle.

— De quoi parlez-vous ?

— De moi… de ma personne ! Ce que l’on ne saurait accepter d’un étranger, il est peut-être doux de le recevoir d’un…

Elle hésita sur le mot. Tremaine alors osa souffler :

— D’un… amant ?

Elle s’empourpra. Ses prunelles grises chargées soudain de nuages lancèrent un éclair.

— Moi, votre maîtresse ? Qui vous a donné le droit de m’insulter ? Le comte de Nerville dont je porte le nom était sans doute un criminel, un homme méprisable, mais ses ancêtres ont combattu en Terre sainte aux côtés de Tancrède et de Bohémond. Les vôtres…

— Y étaient peut-être aussi, fit Tremaine avec un sourire. Dans la piétaille, sans doute, mais quel chef pourrait conquérir un royaume sans le secours d’une armée ? La noblesse n’est, après tout, qu’un coup de chance advenu à quelqu’un qui se trouvait au bon endroit et au bon moment…

Elle se calma aussitôt.

— Pardonnez-moi !… Vous avez sans doute raison mais veuillez admettre à votre tour ce qu’avait de blessant le mot que vous venez de prononcer !

— Si vous m’aimiez, il ne vous blesserait pas.

Cette fois, elle se retourna tout à fait et lui fit face.