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— Si vous m’aimiez, vous m’épouseriez ! riposta-t-elle, et ce fut au tour de Guillaume de détourner les yeux.

— Je vous aime… mais je ne vous épouserai pas. Je ne peux pas.

— Dites que vous ne voulez pas ! fit-elle avec amertume.

— C’est vrai aussi… et pourtant j’en meurs d’envie ! Mais vous devez comprendre… si offensant que cela puisse vous paraître, que je veux fonder une famille, avoir des enfants, et qu’il m’est impossible de leur donner pour grand-père l’assassin de leur grand-mère. En outre…

— L’homme vertueux que vous êtes redoute les instincts pervers que je porte peut-être en moi ? lança-t-elle avec un rire sarcastique. Brisons là, monsieur ! Allez vous occuper de votre maison et laissez-moi donc vivre à ma façon. M. d’Oisecour, lui, est dépourvu – Dieu merci ! – de vos prudences de petit-bourgeois et j’aurai plaisir à vous inviter à notre mariage… Pulchérie !

La vieille ne devait pas être loin car elle apparut avec une étonnante rapidité.

— Reconduis M. Tremaine ! ordonna Agnès. Et préviens Gabriel que ma porte lui est désormais condamnée !

Mortifié au-delà de l’exprimable mais décidé à ne pas lui laisser le dernier mot, Guillaume lança, soudain glacial :

— Vos consignes sont inutiles, mademoiselle ! Le diable m’emporte si je franchis jamais le seuil de cette maison. Je vous souhaite beaucoup de bonheur… et beaucoup d’enfants dont je ne doute pas qu’ils seront tous le vivant portrait de M. d’Oisecour !

Un bref salut et il quittait la pièce en faisant sonner les vieux parquets sous le talon de ses bottes. Une fois dehors, il prit une grande inspiration comme s’il venait de nager longtemps en profondeur. La pluie avait cessé et de grandes déchirures claires se montraient entre les nuages devenus plus légers. Les oiseaux pépiaient de nouveau… À sa surprise, il trouva Ali attaché près de la porte. Visiblement, le grand cheval moreau avait été soigneusement bouchonné, et sa couverture roulée et remise à sa place. Gabriel, cependant, était invisible, laissant ainsi entendre son dédain de toute gratification alors qu’il n’était certainement pas loin. Doué depuis l’enfance d’un instinct de chasseur quasi animal, Tremaine sentait sa présence malveillante et se garda bien d’avoir l’air de la chercher. Tranquillement, il se mit en selle, tira de sa bourse un louis d’or qu’il jeta sur les marches du château puis, après avoir flatté l’encolure d’Ali :

— On rentre ! fit-il seulement en resserrant les genoux, et l’animal partit comme une flèche vers le tunnel de verdure qui menait à la route.

Il s’aperçut alors qu’il mourait de faim. L’heure du repas était passée depuis un moment déjà. Un instant, il caressa l’idée de descendre à Saint-Vaast pour aller demander aux Quentin un morceau de pain frais et un verre de cidre mais il songea qu’il les dérangerait, que cette heure devait être celle de repos. Il choisit alors d’aller manger un morceau sur son parcours à l’auberge de Quettehou.

Ce n’était pas non plus une bonne idée, car on était mardi, jour de marché. Un marché qui se désagrégeait mais emplissait à la faire déborder l’auberge du Lion d’Or où l’on menait grand bruit. Guillaume hésitait à plonger dans ce tintamarre, mais les odeurs dégagées par la grande cheminée où rôtissaient encore quelques poulets le décidèrent. Au surplus, ne connaissant personne dans la petite ville, il ne risquait pas d’être dérangé. Ce en quoi il se trompait.

Il venait à peine de commander une omelette au lard, un fromage et du cidre qu’une double silhouette, sortie de l’assemblée de bonnets de coton et de coiffes – ces dernières se montrant plus rares que ceux-là ! – qui tapissaient la salle, vint se planter devant lui. Avec ennui, il reconnut les jumeaux Hamel.

— Dieu me pardonne, fit Adèle de sa voix pointue, si ce n’est pas là notre cousin Guillaume ? Vous nous reconnaissez, j’espère ?

S’ils ne lui plaisaient guère, Tremaine n’avait rien à leur reprocher : ils étaient plus jeunes que lui au moment où leur mère les avait chassés, Mathilde et lui. En outre, ils avaient fait preuve de courage, l’autre jour, en suivant jusqu’à La Pernelle le cortège funèbre. Aussi se leva-t-il comme il le devait en face d’une femme.

— Vous êtes tellement semblables, tous les deux, qu’il est difficile de ne pas vous reconnaître, surtout lorsque vous êtes ensemble.

— On est toujours ensemble, précisa le garçon sans trop d’amabilité. Tu viens, Adèle ? Maintenant qu’on lui a dit bonjour, on en a assez fait !

— Ce que tu peux être grossier, mon garçon ! Pardonnez-lui, cousin. Il est comme ça avec tout le monde. Je veux dire lorsque je parle à un homme…

— Tu n’aimes pas non plus que je parle à une fille !…

La servante, en apportant la commande, coupa court au début de querelle et Tremaine ne put moins faire qu’offrir à ses « cousins » de s’asseoir et de prendre quelque chose. Ce geste eut le don d’adoucir considérablement Adrien qui s’attabla sans plus tarder en réclamant du rhum « et du bon ! ». Sa sœur ouvrit la bouche pour protester mais pensa sans doute que le moment était mal choisi et remit la chose à plus tard. Par la suite, Guillaume devait constater chez Adrien une solide tendance à la boisson avec une préférence marquée pour le rhum, lorsqu’il rencontrait quelqu’un susceptible d’offrir mieux que du cidre. Lorsqu’il fut servi, il mit son nez dans son verre et se désintéressa des deux autres.

Adèle garda le silence un moment après avoir prié le cousin de ne pas « laisser refroidir l’omelette qui ne vaudrait plus rien ». Le petit doigt en l’air, elle buvait son cidre à petits coups précautionneux comme s’il eût été brûlant, et paraissait réfléchir profondément.

— C’est une vraie chance de vous trouver là, dit-elle enfin lorsque Guillaume fut sur le point d’attaquer le fromage qui, lui, ne risquait pas de refroidir. Depuis ce triste jour où nous nous sommes revus, nous cherchons un moyen de vous rencontrer. Vous ne venez pas souvent à Saint-Vaast, on dirait ?

— Tant que ma maison n’est pas construite, je n’ai guère de raisons d’y aller sinon pour rencontrer mes amis. Mais si vous désirez me parler, vous savez où j’habite. Bien que je m’absente assez souvent, se hâta-t-il d’ajouter prudemment.

— Nous savons que vous êtes au château de Varanville et nous n’oserions pas nous y présenter. En outre, c’est assez loin, et nous n’avons pas de voiture… Quand nous venons au marché d’ici, c’est un voisin qui nous emmène… Nous n’avons d’ailleurs pas beaucoup de temps : il est là-bas en train de discuter l’achat d’un veau.

— En ce cas, si vous avez quelque chose à me dire, il faut me le dire vite !

— Je vais essayer. Ce… ce n’est pas facile… à cause du souvenir que vous gardez de notre première rencontre…

— Vous étiez des enfants, je ne vois pas ce que vous auriez pu faire…

— Merci. Vous m’ôtez un grand poids…

Puis, jetant un coup d’œil au « voisin » qui avait l’air de s’agiter, elle se lança.

— Voilà !… Nous voudrions, Adrien et moi, pouvoir quitter notre maison où nous ne sommes pas heureux. Son mariage avec Dubost n’a pas enrichi la mère. Elle a même vendu notre part de la saline à cause de mon frère qui n’est pas assez fort pour y travailler.

L’œil appréciateur de Guillaume se posa sur Adrien qui ne semblait toujours pas concerné par la conversation. Sans même en avoir demandé la permission, il avait commandé une autre ration de rhum qu’il s’occupait activement à faire disparaître. Lui et sa sœur se ressemblaient d’étonnante façon : même visage rond au nez court, sans grande expression, mêmes yeux bleu porcelaine, mêmes cheveux épais d’un blond plus foncé qu’autrefois, mêmes traits aussi, mais ce qui pouvait passer chez la fille pour une marque de féminité assez séduisante paraissait franchement mou chez le garçon.