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— Guillaume Tremaine ? Serait-il possible que vous soyez le petit garçon que j’ai connu jadis au Canada et qui aimait tant la mer ? Vous lui ressemblez de façon étonnante, ou plutôt c’est lui qui vous ressemblait, comme une ébauche ressemble à un portrait achevé.

— Je suis l’un et l’autre, monsieur… et très heureux de cette occasion de vous féliciter pour vos grands succès ! Vous avez complètement réalisé vos rêves, à ce que l’on dirait ?

Bougainville possédait trop de finesse et d’habitude du monde pour ne pas saisir la sécheresse du ton, la raideur du maintien et l’hostilité de ce regard dont il n’avait jamais rencontré le semblable.

— J’ai peine à croire, fit-il avec lenteur et tout en scrutant le visage maigre si puissamment sculpté, que vous ayez vraiment été cet enfant attachant. Nous étions amis…

— Je m’en souviens parfaitement, monsieur. Je me souviens aussi d’avoir demandé votre aide et, en retour, d’avoir été chassé de Québec avec ma mère sans espoir de jamais revenir.

— Et vous m’en voulez ?

— Oui. Comme j’en veux aux Anglais ; comme j’en veux aux Américains qui après nous avoir poignardés dans le dos ont eu le front de demander l’aide du roi de France ; comme j’en veux…

Bougainville posa sa main sur le bras de Guillaume.

— Calmez-vous, je vous en prie ! Il faut que nous parlions longuement de tout cela afin que vous compreniez qu’il n’y avait pas d’autre solution pour vous et Mme Tremaine… Plus tard, peut-être, après la cérémonie…

Bien charmante, cette cérémonie qui eut pour cadre le château de Chanteloup entouré de toute la grâce bon enfant d’un mariage à la campagne, d’où l’élégance n’était pas absente. Rose qui, pour plaire davantage à celui qu’elle avait su conquérir de haute lutte, s’était affinée, rayonnait sous une couronne de fleurs blanches d’où jaillissaient pêle-mêle un petit voile de dentelle et sa luxuriante chevelure rousse. Félix était superbe dans son uniforme bleu et rouge d’officier de la Royale. Une marine où il allait reprendre du service. Et c’était le triomphe d’une fiancée poussant l’amour jusqu’à l’abnégation que de l’en avoir convaincu.

— Vous êtes fait pour être cultivateur comme moi pour être dame abbesse ! lui déclara-t-elle un jour. Lorsque vous contemplez la mer, vous avez le regard d’un épagneul qui a perdu la voie. Retournez à elle ! Je la préfère comme rivale à ces femmes vers qui le désenchantement pourrait vous attirer.

— Faites-vous donc si peu de cas de mon amour pour vous ? demanda le jeune homme qui n’en croyait pas ses oreilles.

Mlle de Montendre lui offrit alors son sourire le plus chaleureux.

— Vous m’aimez, mon ami, et je n’en doute pas, mais je crois que je vous aime plus encore. C’est donc à moi de veiller à vous rendre heureux avec le plus de constance. Notre bonheur s’en trouvera conforté…

Bien plus qu’elle ne l’imaginait.

En acceptant le poids d’angoisses et de solitude des femmes de marin, Rose avait conquis pour jamais l’amour et le respect de son époux. Tandis qu’il serait en mer, elle s’installerait à Varanville dont elle comptait s’occuper activement afin d’y créer le foyer douillet qu’il aimerait retrouver, tout en faisant fructifier le domaine et en développant la fortune du ménage. Avec l’aide certaine de Guillaume qui était fermement décidé à intéresser son ami à ses propres affaires.

Ce jour-là donc, tandis que les jeunes époux ouvraient le bal sous la grande tente disposée devant le château, Tremaine et Bougainville se retrouvèrent sous les arceaux paisibles de la roseraie pour cet entretien que le navigateur jugeait si nécessaire. Ce fut celui-ci qui parla le premier.

— Je suis navré, croyez-le bien, Guillaume, que vous ayez interprété mes intentions de cette façon, mais je n’en suis pas autrement surpris. Vous n’étiez qu’un enfant alors et l’étendue de la catastrophe qui s’abattait sur la Nouvelle-France vous échappait tout naturellement. Pourtant souvenez-vous ! Votre père venait d’être tué avec son ami Adam Tavernier, votre mère n’échappait à la mort que de justesse. Votre maison était détruite…

— Par moi ! coupa Tremaine avec véhémence. C’est moi qui ai mis le feu aux Treize Vents ! Je ne voulais pas les laisser à Richard !

— Ce n’est pas moi qui vous le reprocherai, mais ce même Richard vivait encore, il faisait cause commune avec l’envahisseur et celui-ci l’emportait. Moi, je ne pouvais pas veiller sur vous : je devais me rendre à Jacques-Cartier puis rejoindre à Montréal le chevalier de Lévis qui s’efforçait de rassembler toutes nos forces. Mieux valait vous renvoyer en France où d’ailleurs Mme Tremaine souhaitait rentrer : tôt ou tard, Richard vous aurait tués…

— Ce n’est pas certain. Derrière moi, j’ai laissé un ami sur, un homme fermement décidé à venger nos morts et à faire justice.

— Vous parlez de Konoka, n’est-ce pas ?

— En effet.

— Il a tenu sa parole et aujourd’hui je ne saurais vous dire si votre demi-frère est encore vivant. Il n’avait plus que le souffle lorsqu’on l’a retrouvé sur le bastion Saint-Louis où l’Indien l’a poignardé.

— Vous voyez bien qu’il était inutile de nous faire partir, triompha Guillaume.

Bougainville hocha la tête et ne répondit pas tout de suite. Il prit le temps de tirer d’un étui un long cigare, l’alluma après en avoir offert un à son compagnon qui refusa, et en tira quelques bouffées méditatives en levant la tête vers le ciel de juin tout scintillant d’étoiles.

— Vous arrive-t-il de les regarder de temps en temps ? murmura-t-il.

— Presque chaque soir. Moi aussi j’ai beaucoup navigué, vous savez. Je ne vous apprendrai pas qu’au large, il n’est pas de meilleure compagnie. En outre, je les aime…

— On dit que le destin de chacun de nous y est inscrit. Croyez-vous cela ?

— Non. Essayez-vous de me faire entendre qu’il a été écrit là-haut que je ne devais pas vivre à Québec ?

— Peut-être, mais surtout je cherche comment vous annoncer une nouvelle qui va vous peiner et que j’aurais aimé vous cacher. Malheureusement, là où nous en sommes, c’est impossible…

— Alors parlez ! Il y a longtemps que j’ai appris à assumer les coups du sort.

— Je m’en doute. Eh bien voici ! J’ignore, je vous le jure, si Richard Tremaine a survécu et en vérité j’en doute fort mais… Konoka a été pendu !

Ce que Guillaume ressentit fut beaucoup plus qu’un coup : une véritable douleur et en même temps une surprise. Depuis que la griffe de loup pendait sur sa poitrine, il imaginait parfois un dialogue avec son ami lointain, posant des questions et donnant les réponses que pouvait suggérer la sagesse de l’Indien. Or aucun signe, aucun pressentiment n’était venu lui dire que Konoka chassait à présent sur les riches terres du Grand Esprit… En dépit de son empire sur lui-même il sentit une boule se nouer dans sa gorge et même des larmes monter à ses yeux qu’il réussit à refouler : un homme ne devait pas donner de pleurs comme le ferait une femme à un guerrier de cette valeur. Il garderait sa mémoire dans son cœur et la transmettrait à ses enfants – si Dieu voulait bien lui en accorder ! – afin que, devenu légende, l’Abénaki ne meure jamais tout entier. En attendant et pour cacher son émotion, Guillaume se contenta de dire :