Car elle l’était, et depuis le surlendemain de son mariage : La Rocquière, la maison ancienne où le couple s’était retiré sur les hauteurs de Tourlaville, avait pris feu en pleine nuit. Les serviteurs réussirent de justesse à sauver la jeune femme qui ne fit pas un geste pour les aider : pétrifiée d’horreur, elle fixait d’un regard entièrement vide le lit où gisait le corps nu et inerte du vieil homme que l’on sortit lui aussi de la chambre avant qu’elle ne s’embrase. Un médecin du voisinage, appelé aussitôt, déclara que M. d’Oisecour était mort depuis environ une heure, mort d’un de ces transports qui sont parfois la rançon d’un excès amoureux chez un homme âgé. Ses doigts crispés retenaient une brume de cheveux noirs et soyeux…
Depuis, nul ne savait ce qu’était devenue la jeune veuve. À Valognes comme à Chanteloup et dans les châteaux d’alentour on n’apprit la nouvelle que lorsque le corps du défunt fut en route pour Oisecour où l’attendait, sans trop de chagrin sans doute, l’unique neveu qui héritait. Agnès n’accompagna pas son époux jusqu’à la sépulture : elle se trouvait encore chez le docteur Gautier qui l’avait soignée la nuit du drame et s’efforçait de vaincre les suites de la commotion éprouvée : une sorte de désespoir muet que l’on ne parvenait pas à dissiper.
Naturellement, Mlle de Montendre et Mme de Chanteloup se hâtèrent de se rendre auprès de la jeune fille dans l’espoir de la ramener chez elles, mais elles revinrent navrées et plutôt découragées.
— Elle reste assise tout le jour au coin de la fenêtre de sa chambre sans dire un mot, confia Rose à Félix et à Guillaume, mais elle pleure presque continuellement. Sans le moindre bruit, et sans que l’on sache pourquoi, les larmes se mettent à couler le long de ses joues et elle ne fait pas le moindre geste pour les essuyer : cela, c’est la tâche de Pulchérie, sa vieille servante qui ne l’a pas quittée et qui seule parvient à lui arracher quelques mots. Nous, je ne suis même pas certaine qu’elle nous ait reconnues. C’est le spectacle le plus désolant qu’il m’ait jamais été donné de contempler.
Elle-même ne cachait pas la vive émotion qu’elle ressentait et c’est en voyant ce gros chagrin sur le charmant visage de Rose que Félix de Varanville comprit qu’il l’aimait. Lorsqu’il le vit s’agenouiller auprès de la jeune fille, Guillaume sentit que sa présence n’était plus souhaitable et se retira discrètement.
Il était lui-même profondément bouleversé et, le lendemain, n’y tenant plus et sans prévenir personne, il courut jusqu’à Tourlaville où le premier villageois rencontré lui indiqua la maison du médecin. Mais Mme d’Oisecour ne s’y trouvait plus : la veille au soir, elle était sortie brusquement de son abattement comme si elle s’éveillait d’un long sommeil et avait pris conscience de l’endroit où elle se trouvait. Évidemment il fallut bien répondre aux questions qu’elle posait.
— Je ne m’y hasardai, expliqua le docteur Gautier, qu’avec les plus extrêmes précautions, craignant à chaque instant de la voir retomber dans sa prostration, mais il n’en fut rien : elle était redevenue très calme et maîtresse d’elle-même…
— Avez-vous pu savoir pourquoi elle pleurait tellement ?
— Non, mais je suis persuadé que ce n’est pas la mort de son mari. Peut-être était-ce sur elle-même ?
— Vous voulez dire sur ce qu’elle venait de subir ?
— Possible ! Outre le fait qu’il était peu réjouissant pour une jeune fille d’être donnée à ce vieux… bouc, je crois qu’elle a dû passer des moments pénibles. Je n’ai pas le droit de vous en dire plus, d’autant que vous n’appartenez pas à la famille, mais je crois pouvoir affirmer que cette mort rapide est pour elle une délivrance.
— Vous a-t-elle dit où elle allait ?
— Non. Je suppose qu’elle a dû se rendre chez le notaire de Valognes qui est venu constater les dégâts et qui a laissé un mot pour elle. Je vous jure que je n’en sais pas plus : elle a commandé une voiture, elle est montée dedans en compagnie de sa vieille servante et elle est partie…
— Sans acquitter ce qu’elle vous devait ? Vous n’aviez aucune raison de la soigner gratuitement.
— J’ai été payé par elle, et bien payé. Le notaire avait laissé de l’argent. Ah ! j’allais oublier : connaissez-vous une demoiselle de Montendre ?
— Vous la connaissez aussi : elle est venue avant-hier accompagnée de Mme de Chanteloup, sa tante…
— C’est bien ce qu’il me semblait. Mme d’Oisecour m’a remis une lettre en me priant de l’envoyer à cette amie…
— Si vous voulez me la confier, elle l’aura dès ce soir…
Tant que dura le retour vers Chanteloup, le pli scellé brûla la poitrine de Tremaine, horriblement tenté de faire sauter le petit sceau de cire jaune qui en gardait le secret. Il réussit à se dominer mais, en arrivant au château, il trouva la jeune fille au salon de musique en train de caresser sans conviction les cordes d’une harpe et jeta littéralement le pli sur ses genoux.
— Elle a disparu en laissant une lettre pour vous, déclara-t-il sans même prendre le temps de respirer. Dites-moi où elle est !
Rose n’avait pas besoin de cet ordre pour se jeter sur le pli. Malheureusement, après l’avoir lu très vite, elle leva sur son visiteur des yeux lourds de larmes.
— Lisez vous-même ! Elle dit qu’elle va chercher refuge dans un couvent et qu’elle me défend, au nom de notre amitié, de lancer qui que ce soit sur sa trace.
— Un couvent, un couvent ! Elle n’a pas dû en choisir un très éloigné ? plaida Guillaume. Il y a d’abord celui où vous avez été élevées et puis…
— Non ! coupa la jeune fille. Ne comptez pas sur mon aide. Après ce qu’Agnès vient d’endurer je n’ajouterai pas à ses douleurs en vous aidant à la retrouver. Si vous l’aimiez – et on dirait bien, à voir votre figure, que c’est le cas – vous n’aviez qu’à m’écouter et l’arracher à ce vieillard. À présent, ne comptez plus sur moi ! J’ajoute qu’il y a des milliers de couvents en France. Alors, bon courage !
Sur ces quelques mots où vibrait la colère, Rose sortit, laissant Guillaume à ses regrets et à ses conjectures que Félix, un peu plus tard, s’attacha à démolir.
— Il faut oublier cette histoire, Guillaume, et surtout oublier cette femme…
— Comme c’est facile ! Elle hante mes nuits.
— Ce n’est probablement pas la première, fit le jeune homme avec un petit sourire. Ni la dernière ! Il y en aura d’autres…
D’autres mauvaises nuits, il y en eut des dizaines, mais des femmes que Guillaume eût envie d’aimer, il ne s’en trouva aucune, jusqu’à l’entrée en scène de cette adorable Flore, malheureusement aussi inaccessible que l’étoile Vénus. Souvent, l’ombre d’Agnès entrait dans la chambre de celui qui ne pouvait l’oublier mais ce n’était qu’une illusion. Autour de lui, d’ailleurs, personne ne prononçait plus le nom de la disparue. Rose s’en tenait au dernier message et Félix, pour rien au monde, n’eût contrarié sa fiancée. Le souvenir d’Agnès s’effaçait des mémoires ainsi qu’elle l’avait souhaité. Seule Mlle Lehoussois apprit à Guillaume que, chaque mois, à date fixe, l’abbé de Folleville disait une messe pour le repos de l’âme de la dernière dame de Nerville. Apparemment, il avait reçu des instructions et sans doute aussi des fonds dans ce but mais il n’acceptait de répondre à aucune question touchant le sujet. Guillaume osa malgré tout l’interroger : l’abbé ne cacha pas son mécontentement.