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— Qu’espérez-vous, monsieur Tremaine ? Que je jette à tous vents ce que l’on me confie ? Les messes que je dis ne vous regardent pas et pas davantage l’identité de qui les demande.

— Vous savez très bien que je ne suis pas poussé par une vaine curiosité. J’ai eu de grands torts envers Mile de Nerville et je voudrais tout simplement me les faire pardonner.

— La patience n’est pas votre vertu dominante, hein ? Il faudra pourtant bien en faire provision car je ne vous dirai rien. Les blessures profondes sont longues à guérir. Laissez faire le temps ! C’est le conseil que je vous donne.

Guillaume se le tint pour dit mais chaque mois, au jour fixé, il descendait à Saint-Vaast tôt le matin pour assister aux messes en question dans l’espoir, toujours déçu, d’apercevoir une silhouette mince et noire agenouillée dans l’ombre d’un pilier.

Le soleil se couchait dans des glaçures d’or du plus bel effet. Guillaume le contemplait tout en poursuivant sa songerie, quand une silhouette sombre intercepta l’un et mit fin à l’autre : M. Potentin venait de faire son entrée dans son champ de vision.

— Eh bien ? fit Guillaume.

— Navré de troubler vos méditations, monsieur, fit le nouveau venu avec l’emphase qui était son mode d’expression le plus habituel, mais Mme Bellec voudrait savoir pourquoi vous n’avez pas retenu ces personnes à souper ?

— Pourquoi diable les aurais-je retenues ? Il n’en a jamais été question. Outre que M. et Mme de Bougainville sont engagés ailleurs ce soir, notre maison n’est pas encore prête pour de véritables réceptions.

— C’est ce que j’ai dit, mais apparemment ce n’est pas l’avis de Mme Bellec. Elle estime que nous avons tout ce qu’il faut et qu’elle se sent de taille à satisfaire même le Roi s’il lui prenait fantaisie de venir faire un tour chez nous. Ainsi, ce soir, elle a préparé une tourte aux gélinottes et…

— La belle affaire ! Nous la mangerons sa tourte ! À moins que tu n’aimes pas ça ?

Potentin leva au ciel des yeux pâmés.

— J’en raffole… mais Mme Bellec…

— Allons la voir ensemble !

Suivi de son majordome dont l’allure solennelle s’accommodait mal de ses longues foulées, Guillaume se rendit à la cuisine confiée aux soins éclairés de dame Clémence Bellec, récemment importée aux Treize Vents par les soins de Potentin en personne. Nés tous deux à Avranches quelque cinquante ans plus tôt, ils étaient « pays », ayant vu le jour dans la belle cité sur la colline, assez vaste cependant pour qu’ils ne se fussent jamais rencontrés. Leur réunion s’était produite sur les bords de la Rance lorsque Tremaine, à son retour des Indes avec Potentin, y acheta une petite maison destinée à lui servir de port d’attache et de coffre-fort. Le tout confié à la sagacité ainsi qu’au dévouement dudit Potentin Poupinel.

De son côté, Clémence Bellec se morfondait dans la maison voisine depuis la mort de son époux qui tenait à Saint-Servan l’auberge de L’Ancre d’argent, de compte à demi avec son frère cadet. L’aîné parti pour un monde meilleur, ce dernier eut tôt fait de « débarquer » une belle-sœur avec laquelle ni lui ni sa femme ne s’entendaient. Il lui offrit, en dédommagement, un ancien corps de ferme et une très petite part des bénéfices. Il fallut bien que Clémence s’en contentât mais n’ayant plus rien d’autre à faire que son ménage, son jardin et qu’à regarder alternativement pousser ses choux et couler le petit fleuve, elle ne tarda pas à s’ennuyer. L’arrivée de Potentin vint apporter une heureuse diversion dans cette existence sans relief.

La veuve de l’aubergiste admira d’abord les épaisses moustaches noires, à peine grisonnantes, de son voisin. Il les portait fièrement retroussées à la manière des Grands Moghols grâce à une préparation dont il gardait le secret. Pas très grand et de type curieusement latin pour un fils de la blonde Normandie, Potentin Poupinel, brun comme une châtaigne, aurait pu passer pour un flibustier avec son menton en galoche, son nez cassé et son air farouche, si la nature ne l’avait doté d’un regard d’enfant de chœur d’un très joli bleu Sainte-Vierge qui, pour s’abriter sous d’énormes sourcils, n’en était que plus séduisant. Aussi large que haut, ne perdant jamais un pouce de sa taille, fort comme un Turc mais poète à ses heures, le nouveau venu posait sur toutes choses un œil d’une grande pénétration et promenait partout l’allure pompeuse d’un maharadjah. Il était, au demeurant, le meilleur homme du monde même si, après avoir bu, il lui arrivait de se laisser aller à des colères dévastatrices. Tremaine, qui le connaissait depuis ses quinze ans, l’aimait bien, appréciait sa sagesse et savait pouvoir compter sur lui en toute occasion comme Jean Valette le faisait avant lui.

Il était dans un triste état, Potentin, quand une violente tempête l’avait rejeté à la côte près de Porto-Novo et pour ainsi dire à la porte de Valette, étreignant encore l’espar arraché au naufrage de son bateau, un galion portugais sur lequel il assumait le double office de maître d’hôtel et de garde du corps du capitaine.

Recueilli, soigné, réconforté, il s’attacha tout de suite à cette demeure si hospitalière et à ceux qui l’habitaient. Estimant qu’il avait suffisamment navigué sur les sept mers, il demanda que l’on veuille bien le garder, ce qui lui fut accordé bien volontiers, avant que l’on s’en félicite vivement par la suite : dans l’atmosphère luxueuse mais désordonnée d’une grande demeure pleine de serviteurs aux tâches dûment spécialisées, Potentin s’épanouit comme une fleur au soleil et donna la pleine mesure de ses capacités. Il savait tout faire, aussi bien dans une maison que dans un bateau, un jardin, une salle d’armes ou une église, car il pouvait chanter la messe comme personne. Naturellement, il s’attacha surtout à Guillaume qui le lui rendit. Après la mort de Jean Valette, ce fut d’un commun accord que tous deux décidèrent de regagner la France.

Une fois installé près de Saint-Servan, Potentin rendit quelques menus services à sa voisine qui, en retour, l’invita, lui permettant ainsi de constater qu’elle était une fantastique cuisinière et qu’en se privant de sa présence à L’Ancre d’argent, le beau-frère s’était montré stupide.

— Pour dire vrai, avoua en cette occasion Mme Bellec, il ne savait pas tout. Du vivant de mon époux qui était de petite santé, je me contentais de cuisiner ce qui plaisait à notre clientèle, sans me sentir le courage de développer la réputation d’une maison où je n’ignorais pas qu’à la mort inévitable d’Augustin j’avais peu de chances de rester. Et je n’avais aucune envie de contribuer à la fortune de ces gens-là !

Elle aurait pu, bien sûr, prendre une auberge à son propre compte mais c’était une entreprise qu’elle ne pensait pas pouvoir aborder sans l’assistance d’un homme. Aussi fonda-t-elle très vite de grandes espérances sur ce si aimable et si intéressant M. Poupinel, célibataire et pourvu de grandes qualités. Cependant, elle était assez fine pour ne rien brusquer. Elle sentit que parvenir à l’amener devant le notaire et le prêtre représentait une entreprise de longue haleine et que la première chose à faire était de nouer avec lui des liens d’amitié de plus en plus solides. D’autant qu’elle connaissait parfaitement l’existence de Guillaume et savait qu’un jour ou l’autre il réclamerait la présence de Potentin dans sa nouvelle demeure.