Petit à petit, l’idée germa en elle d’entrer au service de ce riche M. Tremaine tout comme, jadis, sa chère maman de qui elle tenait son talent, avait servi au château de Thorigni chez le comte de Matignon. Aussi déploya-t-elle pour son voisin – et pour Guillaume, lorsqu’il vint passer quelques jours peu après la disparition d’Agnès – toutes les nuances de sa palette. Le résultat fut conforme à ce qu’elle en espérait : après le départ de son maître, Potentin, avec toutes sortes de circonlocutions, de détours, d’excuses et de compliments à n’en plus finir, osa un beau jour lui demander d’abord ce qu’elle pensait de Tremaine, ensuite si elle pourrait considérer l’idée de diriger les cuisines des Treize Vents.
Naturellement, elle fit preuve de retenue, demanda à réfléchir – tout cela était tellement inattendu ! – mais déclara que M. Tremaine était sans doute l’homme le plus séduisant qu’elle eût jamais rencontré – un homme celui-là ! Un vrai ! Et quelle allure ! Finalement, elle se laissa faire doucement violence, emballa ses affaires, ferma sa maison et prit, en compagnie de Potentin, le chemin de La Pernelle.
La maison venait juste d’être achevée : le bouquet traditionnel couronnait le grand toit bleu depuis seulement cinq jours et, à l’intérieur, les peintres étaient encore à l’œuvre. Mais Mme Bellec se déclara charmée par cette si jeune demeure qui semblait lui sourire de toutes ses grandes fenêtres à volets blancs, ressortant comme une broderie à jours sur les belles pierres d’un crème très doux, à peine rosé, qui prenait merveilleusement bien les carmins et les ors des aurores comme des soleils couchants. Cette maison-là respirait le bonheur de vivre et ne souhaitait rien d’autre que de le distribuer libéralement autour d’elle. Cependant il y avait en elle quelque chose d’intrépide, dans cette façon qu’elle avait de regarder l’immense paysage de côtes et de mer en défiant leurs turbulences de la faire jamais plier. Elle était si bien construite que l’hiver précédent, quand elle était encore en construction, elle avait tenu tête sans perdre une seule de ses pierres à deux ou trois tempêtes de fort calibre alors que les ouvriers tremblaient pour leur ouvrage. Avec sa garde de grands arbres, elle ressemblait à une reine attendant l’hommage de ses sujets mais prête, en retour, à leur accorder amour et protection.
La cuisine acheva de plonger sa nouvelle maîtresse dans le ravissement. Rien n’y manquait : ni l’âtre double qui occupait tout un angle, ni les grandes armoires, ni les étagères supportant ustensiles d’étain et belles faïences rouennaises, ni la longue table flanquée de chaises et même de deux petits fauteuils de bois garnis de coussins rouges, ni surtout l’illumination de la plus imposante batterie de cuisine en cuivre qu’eût jamais produite la cité de Villedieu-les-Poêles.
C’est au milieu de ce palais de Dame Tartine qu’elle emplissait jour après jour de fumets délectables, que Guillaume et Potentin la trouvèrent en train de contempler d’un œil sévère la grande tourte à la pâte sculptée comme un lutrin d’église. Elle hésitait visiblement à l’enfourner. Sous la coiffe normande en fine toile des Flandres garnie de dentelles qui la grandissait – à son arrivée, elle en avait trouvé trois dans sa chambre, plus belles les unes que les autres, cadeau de bienvenue de Tremaine – et qui encadrait de blancheur son visage coloré de blonde, elle ressemblait à une fée mécontente considérant le résultat raté d’une conjuration.
— Huum ! Quel parfum ! s’écria Guillaume en pénétrant dans la salle. Et je suppose que ce sera encore meilleur une fois cuit ! Est-ce que vous n’allez pas mettre cette merveille au four, madame Bellec ?
Celle-ci tourna vers lui un regard orageux.
— Je suis déjà assez contrariée pour que vous n’ajoutiez pas à mes soucis, monsieur Tremaine ! Je crois avoir dit que, pour vous, je souhaitais m’appeler simplement Clémence !
— N’y voyez pas offense ! C’est une simple marque de respect, mais dès l’instant où vous insistez… Eh bien, Clémence, pourquoi hésitez-vous à enfourner ?
— Parce que j’en ai fait beaucoup trop ! Quand vous m’avez dit que vous attendiez des invités…
— Pour le goûter, Clémence, pour le goûter, et vous nous avez fait des gâteaux délicieux. Quant à votre tourte, cessez donc de vous tourmenter ! Je vous promets qu’il n’en restera rien lorsque nous nous serons tous servis…
— Je ne demande pas mieux que de vous aider, fit une voix flûtée qui avait l’air de venir d’une armoire et qui appartenait à Adèle Hamel, assise dans l’ombre de ladite armoire.
Guillaume fronça les sourcils. Depuis qu’elle était installée à Rideauville avec son frère, Adèle montait bien souvent jusqu’aux Treize Vents. Pendant la construction d’abord, pour voir son jumeau mais, depuis l’arrivée de Mme Bellec, c’était au moins la quatrième fois qu’il la trouvait chez lui. S’il éprouvait de la pitié pour elle, il n’arrivait pas à la trouver sympathique, bien qu’elle se montrât toujours pleine de douceur et de gratitude. Trop, peut-être, justement ! Elle venait voir si l’on n’avait pas besoin d’elle, brûlant visiblement du désir de prendre pied dans la grande maison.
— Que vous arrive-t-il encore, cousine ! Avez-vous besoin de quelque chose ?
C’était souvent aussi le prétexte utilisé. Prétexte dont personne n’était dupe, car le chemin entre Rideauville et Saint-Vaast était à peine plus long et nettement moins pénible que la grimpette de La Pernelle. Et, de fait :
— Oui, mon frère n’est pas bien. Il s’agite beaucoup et il a un peu de fièvre. Je venais demander à Mme Bellec si elle n’aurait pas un peu de tilleul et aussi du miel…
— Que n’avez-vous appelé Mlle Lehoussois ? Elle viendrait à votre aide bien volontiers… en admettant que vous n’ayez pas de voisins serviables ; ce qui m’étonne.
La figure plate d’Adèle se teinta d’une grande mélancolie :
— Oh, les voisins ! Vous savez comment sont les gens ! On ne comprend pas pourquoi nous avons quitté la mère, Adrien et moi…
— Seraient-ils plus royalistes que le Roi ? Il me semble que celle-ci n’a pas fait d’objection ?
— Elle s’est contentée de nous maudire, fit la cousine avec un petit rire désagréable, mais en fait elle est plutôt contente de ne plus avoir à nous nourrir. Quant à Mlle Lehoussois, je ne suis pas sûre qu’elle nous aime beaucoup.
— Elle n’est pas très expansive mais ne refuse jamais de secourir quelqu’un qui souffre. Au fait, ne proposiez-vous pas il y a un instant de nous aider à manger cette tourte ? Est-ce que votre frère ne trouverait pas votre absence un peu longue ?
— De toute façon, il la trouvera trop longue, soupira-t-elle. Lui a le droit de sortir, mais moi je devrais rester toujours à la maison…
— Raison de plus pour ne pas le contrarier davantage s’il ne se sent pas bien ! intervint Clémence. Tenez ! Je vous mets dans cette petite corbeille une botte de tilleul, un pot de miel et du bouillon que j’ai fait ce matin. Vous n’aurez qu’à battre un ou deux œufs dedans et il se sentira plus gaillard, votre malade !
Ainsi nantie, il fallut bien qu’Adèle se résignât à quitter la place. Elle remercia, prit le panier mais s’arrêta devant Guillaume pour lui offrir un sourire mouillé.
— Je plaisantais, tout à l’heure, à propos de la tourte, mais c’est tout de même drôle que nous n’ayons encore jamais partagé le pain et le sel ensemble, bien que nous soyons cousins ?
— Ne vous ai-je pas proposé de partager mon repas à l’auberge de Quettehou ?
— Ce n’est pas la même chose que de dîner ensemble. Ici par exemple… ou chez nous ?