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— Quelle bonne idée de venir déjeuner avec moi ! Je t’ai demandé la même chose, ajouta-t-il en désignant son assiette.

— Tu as eu raison : je meurs de faim ! Comment vas-tu ?

Les mains, osseuses mais blanches et soignées qui sortaient d’impeccables manchettes de mousseline neigeuse, se remirent à décortiquer le crustacé.

— À merveille, comme toujours. Et quel vent t’amène dans nos murs ? Tu viens voir le Roi ?

— Je n’ai pas l’intention de rester jusqu’à son arrivée. Je cherche un homme.

— Depuis Diogène, c’est une occupation hautement respectable. Et quel homme ?

— Un certain Vannier qui doit être entrepreneur des Ouvrages du Roi.

— Tu n’auras pas à aller bien loin…

Virant sur sa chaise, Joseph tapa sur une épaule vêtue de drap couleur chocolat qui lui tournait le dos. Un personnage fortement charpenté, dont la carrure atteignait bien le double de celle de l’avocat, tourna vers eux un visage aimable et rubicond qui s’éclaira d’un sourire.

— Le bonjour, maître Ingoult ! Pardonnez-moi de ne pas vous avoir salué plus tôt : je ne vous avais pas vu.

— C’était difficile, je suis arrivé après vous. Voilà mon ami, M. Tremaine, de Saint-Vaast, qui voudrait vous parler.

— Bien volontiers. Voulez-vous tout de suite ?

— Si tu préfères un entretien particulier, je me retire un moment, fit Joseph à l’intention de son ami.

— Tu n’es pas de trop, bien au contraire.

L’entrepreneur opéra une conversion et vint prendre place à leur table après avoir salué Guillaume selon les règles.

— Me voilà tout à votre service, monsieur !

— C’est un simple renseignement que je désire, monsieur Vannier. Vous devez, je crois, procéder à la démolition du château de Nerville, sur les hauts de Morsalines.

— En effet. Mes hommes sont au travail à cette heure.

— Alors voilà ma question : que devez-vous faire des pierres ? Doivent-elles être réemployées pour un autre bâtiment ?

— Non. Il n’est pas question de construire une autre demeure.

— Vous allez donc les revendre, est-ce possible de les acheter ?

— Qu’est-ce que tu espères faire avec des pierres dont certaines doivent remonter à la conquête de l’Angleterre ? demanda Joseph.

Mais Vannier hocha la tête.

— De toute façon, elles ne sont pas à vendre et j’ai pour elles une destination précise.

— Est-il indiscret de vous demander laquelle ?

L’entrepreneur ne répondit pas tout de suite. Il réfléchit un instant puis haussa ses lourdes épaules.

— On ne m’a rien précisé à ce sujet et je ne vois pas pourquoi je ne vous le dirais pas, bien que ce soit plutôt bizarre : les pierres seront transportées ici pour servir de lest aux immenses cônes qui vont supporter la grande digue…

La stupeur généra un silence, quelques instants étant nécessaires à Tremaine pour assimiler la nouvelle.

— Vous voulez dire que Mme d’Oisecour fait démolir le château de ses pères pour le jeter tout entier à la mer ?

— Je ne sais pas si c’est Mme d’Oisecour. Moi j’ai seulement eu affaire à un notaire. Je reconnais que c’est assez inhabituel : il y a dans ce bâtiment des vieilles cheminées, des sculptures anciennes qui mériteraient d’être conservées…

— Je souhaitais justement en racheter, ainsi que des lambris qui m’ont paru valoir la peine.

L’entrepreneur hocha la tête en homme qui regrettait ce qu’on lui imposait, sans songer un instant à discuter.

— Je regrette ! Il ne faut pas compter sur moi pour distraire quoi que ce soit : les bois seront brûlés, les pierres coulées dans les cônes. Tout doit disparaître, y compris les communs… À une seule exception cependant…

— Laquelle ?

— La vieille chapelle où reposent les anciens comtes de Nerville et, naturellement, la dernière comtesse.

— Une chapelle ? Je n’en ai pas remarqué lorsque je suis allé à Nerville.

— Ça vient de ce qu’elle est à l’écart, presque à la lisière du parc. Comment vous expliquer ?… Vous connaissez la maison Perigaud, celle qui avait été donnée voici longtemps à l’intendant du château et que le comte Raoul a reprise, après la condamnation aux galères du dernier fils ?

— J’en ai entendu parler mais je n’y suis jamais allé. De toute façon vos indications ne me serviront à rien, puisque vous devez sans doute la détruire elle aussi ?

— Reprise ou pas, le notaire m’a ordonné de n’y pas toucher, pas plus qu’à la chapelle : elle ne fait plus partie des bâtisses de Nerville. À présent, veuillez m’excuser mais je dois me rendre au port…

Lorsqu’il les eut quittés, Tremaine et Ingoult mangèrent en silence pendant quelques instants. Une petite tempête s’accumulait dans la tête du premier qui, finalement, repoussa son assiette où ne restait guère, il est vrai, qu’une carapace soigneusement récurée.

— Par tous les diables de l’enfer, où cette femme a-t-elle pu passer ?… Le notaire, le notaire ! Tous ceux à qui je m’adresse n’ont que ce mot-là à la bouche ! Et je ne sais même pas de qui il s’agit. Il est vrai que j’aurais pu le lui demander…

— Ça ne te servirait pas à grand-chose. Par profession, un notaire est un homme discret, tout comme un avocat, et tenu, comme lui, au secret professionnel. Maintenant si, comme je le suppose, tu veux parler de la jeune Mme d’Oisecour, si mal mariée et si vite envolée, il vaudrait peut-être mieux réfléchir.

— À quoi ? Elle est dans un couvent, voilà qui est certain. Je ne peux pas davantage en forcer la porte qu’obliger l’un de tes confrères à parler. Ce qui m’étonne c’est que toi qui sais toujours tout, toi qui pourrais tenir agence de renseignements, tu ne saches rien sur elle ? C’est pourtant un cas intéressant pour un curieux comme toi ?

Joseph Ingoult réclama une nouvelle bouteille de vin accompagnée d’une tarte aux pommes, entama les deux, servit Guillaume puis, l’œil sur son verre dont il mirait le liquide dans un petit rayon de soleil entré par la fenêtre ouverte, il articula enfin :

— Que fais-tu à présent ? Tu rentres chez toi ou tu restes pour apercevoir notre bon roi ?

— Cela m’aurait étonné que tu ne changes pas de sujet de conversation ! Je compte rentrer sans voir personne. Même pas les Bougainville qui m’ont invité à les rejoindre.

L’avocat fit un bond sur sa chaise et faillit renverser son verre.

— Par la toque de juge de mon père ! Tu connais l’adorable Mme de Bougainville et tu ne me le disais pas ? Moi qui, depuis deux jours, cherche éperdument le moyen de lui être présenté ! C’est la femme la plus exquise que j’aie jamais vue, la plus fraîche, la plus…

— Inutile d’accumuler les superlatifs ! Tu te passeras de moi. Je rentre aux Treize Vents…

— Ne fais pas ça ! Écoute, je te propose un marché : reste jusqu’à demain… juste le temps de me permettre de baiser une main ravissante, et je te promets de fouiller tous les couvents du Cotentin !

— Comment t’y prendras-tu ? fit Guillaume, amusé par l’angoisse que manifestait son ami habituellement impavide, désinvolte et plutôt froid. La ravissante Flore faisait décidément des ravages…

— J’ai un parent à l’évêché. Contre un ou deux tonneaux de son vin préféré, je me fais fort d’apprendre de lui où se cache la jeune veuve.

— Elle n’est peut-être pas en Normandie ?

— Cela m’étonnerait que le fameux notaire reçoive des ordres venus de loin. Si tu veux mon avis sincère, elle est peut-être plus proche que nous ne l’imaginons. Marché conclu ?