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Cependant s’il pensait pouvoir quitter facilement la ville, il se trompait. Apparemment les habitants ne dormirent pas car à trois heures du matin la bacchanale continuait, et Tremaine se résigna à rester au port jusqu’à ce que le Roi eût pris place dans le beau canot doré que l’on avait fait venir de Brest. Après tout, il ne verrait cela qu’une fois dans sa vie !

C’était jour de grande marée et il importait d’en exploiter la puissance pour mettre en place plus aisément le neuvième cône que l’on venait d’achever… Ces cônes, ou plutôt ces troncs de cône, étaient en fait d’immenses caisses construites en chêne et en hêtre d’un diamètre de quarante-cinq mètres à la base et de vingt au sommet. On les faisait voguer jusqu’à l’emplacement choisi au moyen des barriques et des « tonnes » qui les ceinturaient intérieurement et extérieurement, après quoi on les immergeait en les remplissant de pierres par des ouvertures pratiquées tout autour.

Dès quatre heures du matin, Louis XVI, vêtu d’un magnifique habit rouge brodé d’or pour faire honneur à la Marine et à Cherbourg, arrivait sur la plage de Chantereyne après avoir entendu la messe. Il visita le grand chantier en compagnie de M. de Cessart, l’ingénieur qui avait conçu l’étonnante structure et qui n’était d’ailleurs pas un inconnu, ayant déjà travaillé aux ports de Rouen, de Dieppe, du Havre, du Tréport et construit le grand pont de Saumur. Puis, salué par des salves d’artillerie, le Roi embarqua pour gagner le Patriote, un superbe vaisseau de soixante-quatorze canons, tout neuf et représentant le nec plus ultra du progrès technique parce qu’entièrement doublé, cloué et chevillé de cuivre. À son bord il assisterait à l’immersion de l’énorme caisse déjà mise à l’eau et en route pour son emplacement définitif, auprès de laquelle les navires de guerre venus pour faire honneur au Roi semblaient tout petits… Le spectacle, dans le soleil levant, était majestueux et magnifique.

Debout sur la plage, Tremaine le contemplait avec une impression étrange. Cette cathédrale de bois qui voguait lentement sur l’eau verte et calme, entourée d’une multitude de chasse-marée dont on avait relevé les beauprés pour faciliter le transport des pierres que l’on coulerait tout à l’heure, cette caisse géante était la sœur jumelle de celle que l’on construisait alors au chantier et qui engloutirait avec elle un vieux château chargé d’histoire… Qui donc, hormis les quelques personnes mises au courant, irait imaginer, dans quelques années, qu’une jeune femme ait pu condamner sa demeure ancestrale à périr noyée dans la grande digue de quatre kilomètres qu’avaient conçue les ingénieurs du Roi ? Et comme, au fond, ils se ressemblaient, lui et cette Agnès qu’il pouvait comprendre mieux que personne ! L’enfant d’autrefois qui avait incendié les Treize Vents pour qu’ils servent de sépulture à son père et empêcher qu’ils ne tombent aux mains d’un traître n’était pas si loin encore…

Un désir violent de la revoir, de la retrouver, lui venait avec la certitude qu’à ses nouveaux Treize Vents aucune autre maîtresse ne pourrait convenir.

Laissant enfin Cherbourg à sa liesse et le Roi à son déjeuner qui l’attendait au sommet de l’un des cônes, Tremaine reprit enfin le chemin de la maison que chaque jour passé lui rendait plus chère.

Pourtant, une fois franchi les faubourgs et dépassé les poivrières bleues de Tourlaville que hantaient les fantômes des amants maudits14, le cavalier s’arrêta un instant pour laisser souffler Ali avant de l’engager sous les ombrages du val de Saire. Il en connaissait si bien les méandres qu’il pouvait laisser la bride sur le cou de son cheval et rêver à son aise devant les vieux ponts, les couverts ombragés d’aulnes, les chutes des moulins, les petites anses fleuries de roseaux, de flèches d’eau et de lentisques, et les joyeux rebonds d’une rivière espiègle dans la transparence de laquelle passait parfois l’éclair sombre d’une truite noire. Sachant que Potentin et Mme Bellec ne se seraient pas inquiétés de ne pas le voir revenir la veille au soir, il s’accorda même le plaisir de s’arrêter au Vaast, là où la Saire bien sage et bordée de grands arbres se donne des airs de paysage hollandais, afin de s’y régaler d’une de ces fameuses truites et d’une omelette au lard. Il passa aussi à Varanville où le jeune couple n’était pas encore de retour, pour le plaisir d’embrasser Marie Gohel et de boire un verre de cidre avec Félicien. Le petit château sentait le plâtre frais et la peinture tout autant que les Treize Vents. L’ex-mademoiselle de Montendre, décidée à y résider de façon permanente, s’arrangeait un nid confortable mais avec mesure : ses ordres, très sévères, exigeaient un respect total de l’architecture et des souvenirs familiaux, ce qui lui avait attiré depuis longtemps l’affection des deux vieux serviteurs.

— Notre jeune dame, exultait Marie, c’est une vraie bénédiction du bon Dieu ! Avec elle la maison va revivre et nous espérons bien qu’elle va nous donner tout plein de petiots à son image et à celle de M. Félix…

La brave femme s’arrêta juste au moment où elle allait en souhaiter une semblable à « M. Guillaume » qu’elle vénérait presque autant que son maître. C’était pitié, selon elle, que cette belle maison qu’on l’avait emmenée visiter fût apparemment destinée aux seules aises d’un célibataire, mais elle comprenait les réticences de Tremaine devant les œillades et les sourires naïvement inviteurs des demoiselles de la région. À cet homme peu ordinaire, seule pouvait convenir une épouse à sa mesure. Cependant Marie s’avouait tout bas qu’elle était bien contente que le choix de Mlle de Montendre se soit porté sur Félix, bien plus démuni que son ami… L’autre possédait une fortune et il était de taille à fonder une dynastie.

En rentrant chez lui, Guillaume demanda à Clémence de lui porter un grand pot de café dans la bibliothèque pendant qu’il se déshabillait. Il avait fait chaud tout le jour et il éprouvait le besoin de se rafraîchir. En conséquence il ôta ses bottes, tous ses vêtements, s’installa dans sa baignoire avec trois seaux d’eau froide puis passa l’un de ces costumes moghols qu’il portait volontiers aux Indes lorsqu’il était chez lui : étroit pantalon de cotonnade blanche accompagné d’une sorte de robe de chambre attachée sur le côté droit, et serrée à la taille par une large ceinture rayée qui lui donnait une allure quelque peu juponnante mais qui était merveilleusement fraîche à porter. Puis, dédaignant les babouches, il descendit pieds nus boire son café.

La première fois que Mme Bellec le vit ainsi vêtu, elle reçut un choc et poussa un cri : avec sa peau si cuivrée qu’elle rejoignait presque le roux foncé de ses cheveux, il ressemblait à l’un de ces princes barbares qu’elle avait pu contempler sur les deux peintures accrochées dans la chambre du maître. Cependant elle admit vite que c’était là une tenue d’autant plus commode pour les temps de chaleur qu’il suffisait de la mettre à la lessive pour la rendre immaculée. En revanche, elle désapprouvait fortement les pieds nus et ne cacha pas sa façon de penser :

— Seuls les mendiants vont sans souliers, monsieur Guillaume ! déclara-t-elle. Que penserait-on si l’on vous voyait errer ainsi dans la maison ?…

— Et dans le jardin, n’oubliez pas ! Depuis des années, ma chère Clémence, je ne porte que des bottes ou mes « souliers de naissance ». Il faudra vous y faire. Les autres aussi !

— Mais vous pourriez vous blesser ?

— Rien à craindre ! C’est de la corne que j’ai sous les pieds !

Mme Bellec abandonna le terrain en marmottant quelque chose où il était question d’un âge à venir où l’on serait trop content de chausser des pantoufles, et regagna sa cuisine.