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— Ma chambre est au deuxième… Tout au fond du couloir… Numéro 28.

— J’y serai à minuit…

— C’est un peu trop tôt.

— Alors à une heure… D’accord ?

Elle détourne la tête et ses longs cheveux blonds forment soudain comme un rideau d’or entre nous ! Mince, me voilà en pleine littérature ! Si je ne me surveille pas, je vais finir par écrire en bon français !

Le documentaire sur les cannes à pêches s’achève, et le speaker rengracie avec « La vie des mollusques de Lucrèce Borgia à nos jours ». La télé italoche me paraît presque aussi passionnante que la télé française.

— Voyez-vous, fais-je, pour changer de disque, ce qui me plaît ici, c’est que je suis parmi les estivants italiens… Au moins, j’ai le folklore. Rien n’est plus casse-bonbon que de se trouver dans un hôtel étranger avec tous les congés payés de France. Vous ne savez pas ce que ça peut être pénible. Chez nous, on se lave les pieds deux fois par an, mais en hôtel on casse la cabane si le robinet d’eau chaude de la douche est bloqué !

Elle éclate de rire.

— C’est vrai, fait-elle, les Français sont sales !

Il n’en faut pas plus pour me foutre en renaud. Vous savez, le côté Cyrano de mon personnage se met en court-circuit. « Je me les sers moi-même avec assez de verve ; mais je ne permets pas qu’un autre me les serve. » Miss Choucroute qui ose renchérir…

— Notez, riposté-je d’un ton cassant, que si on ne se fait pas de shampooing, on a du moins quelque chose dans le crâne…

Mais autant faire de l’esprit avec une douzaine de fines belons. Aucune réaction. Cette nana, elle assimile peut-être Nietzsche, mais je vous le dis, Jean Rigaux ferait un gros bide avec elle. Pour la gamberge ésotérique, on les trouve partants, les gars d’Outre-Rhin ; mais pour le trait d’esprit, ils ne reçoivent qu’une fois par semaine et sur rendez-vous !

Je me lève.

— A ce soir, ravissante déesse de l’ombre.

Elle a un regard chargé de langueur.

— Vous partez ?

— Oui, ma bonne vieille maman doit commencer à s’inquiéter. Il faut se donner du mal pour élever ses parents !

Je vais retrouver la lumière, la plage, les gigots en maillots !

CHAPITRE III

Lorsque nous gagnons nos turnes, Félicie et moi, après avoir regardé un match de boxe à la télé italoche, match au cours duquel Durand, le champion d’Italie a battu Gondolfï, l’espoir français, il n’est pas loin de minuit. Cette journée de voyage et de grand air nous a vannés. J’embrasse m’man et je m’enferme dans ma carrée.

Je commence à me déloquer et à prendre une bonne douche, ensuite je passe mon pyjama de cérémonie : bleu ciel à parements blancs. La tenue de choc pour visites nocturnes. Là-dedans j’ai l’air d’un prince charmant en exil (en toute modestie).

Il ne me reste plus qu’à attendre une plombe. Pour tromper le temps, je ligote un vieux numéro du Corriere della sera. Je découvre de grosses analogies entre le français et l’italien. Pourtant, lorsqu’on jacte rital devant mézigue je n’y entrave que pouic !

Quand le moment des effusions est arrivé, je prends le chemin du septième ciel, c’est-à-dire celui de la chambre 28.

L’hôtel est silencieux et je glisse dans les couloirs tel un fantôme.

J’ai pris la précaution de repérer la cambuse de jour. Aussi m’y dirigé-je sans hésiter. Parvenu devant la porte, je frappe discrètement. La môme Martha devait m’attendre, car elle délourde instantanément.

Vision paradisiaque, les Mecs !

Elle a un déshabillé vaporeux, presque transparent, décolleté jusqu’aux genoux et ses longs cheveux pâles ruissellent sur ses épaules.

Elle ne dit rien et recule jusqu’à son page où elle s’assied. Je ferme la porte, donne un tour de clé et m’approche, très inspiré.

Elle est légère, translucide. J’ai l’impression qu’un coup de vent l’anéantirait.

J’y vais du rapprochement franco-allemand. On devrait me verser dans le corps diplomatique un de ces quatre ! On m’attacherait particulièrement aux accords culturels avec les ambassadrices et je vous parie une balle de tennis contre douze balles dans la peau que le prestige de notre pays y gagnerait.

Sans que la moindre parole ait été dite, je lui montre mon catalogue de fin d’année.

Elle passe aussi sec son bon de commande. En fille avisée elle choisit tour à tour « Le vibro-masseur », « La poupée mongole » et les « Délices de Zanzibar », mes toutes dernières créations, modèles d’automne encore introuvables dans le commerce. Elle mène un de ces raffuts qui rappelle la chute de Berlin, en plus tumultueux. Il doit y avoir un fameux branle-bas dans l’hôtel. Les messieurs encore verts doivent virer au rouge. Quelle aubaine pour leurs nanas !

Heureusement que je suis venu incognito… Je n’oserais jamais reparaître devant les pensionnaires du K2 demain s’ils savaient que j’ai provoqué ce charivari.

Enfin Martha s’apaise comme la mer calmée. Elle file sur moi un regard bordé de reconnaissance.

— Ça, lui dis-je, doctoral, c’est l’exercice préliminaire… Quelque chose comme le cours préparatoire, si tu vois ce que je veux dire ?…

Elle a un sourire qui use ses dernières forces et elle se blottit contre moi, pâmée.

On doit composer un charmant tableautin. Si le Vieux voyait son envoyé spécial, il prendrait une congestion cérébrale. J’ai une drôle de façon d’enquêter sur l’envoyé AAl !

M’est avis que le moment est venu de tirer les vers du nez à Martha. Après une séance de penthotal comme celle-ci, elle ne doit pas avoir les réflexes branchés sur la force.

Lorsqu’un homme vient de se dépenser de cette manière, il n’a à choisir qu’entre deux attitudes : ou bien rentrer chez lui, ou bien allumer une cigarette et parler de la pluie et du beau temps. En Italie, ce serait plutôt du beau temps.

J’avise un paquet de pipes sur la table de chevet. Ce sont des blondes (naturellement).

— Tu permets ? fais-je en en prenant une.

Je l’allume et exhale une bouffée voluptueuse.

Martha roucoule, prête à remettre le couvert.

— Je ne regrette pas d’être venu ici, dis-je… Tu es la fille la plus ravissante que j’aie jamais rencontrée.

Elle en a le valseur qui fait bravo.

— C’est vrai ? murmure-t-elle, d’une voix noyée comme une portée de chatons.

Je ne sais pas si vous connaissez bien les gonzesses — vous pourriez être des habitués de chez Mme Arthur après tout — mais je peux vous garantir, moi qui les pratique et même, vous venez de le voir, qui les honore, je peux vous garantir, disais-je, qu’elles sont toutes sensibles au baratin. Oui, toutes : les grandes, les rousses, les catholiques, les apostoliques, les romaines, les parisiennes, les pharisiennes, les bossues, les tordues, les intelligentes, et les autres (les femmes normales), les petites grosses, les grandes maigres, celles qui ont leur bac et celles qui ont un mètre vingt de tour de poitrine ; celles qui se nourrissent de biscottes, celles qui se nourrissent de boy-scouts, celles qui dorment sans souliers, celles qui vont au cinéma, celles qui en font, celles qui voudraient en faire et celles qui croient franchement qu’elles en feront un jour !

Du moment qu’on leur tresse des couronnes de guimauve, elles sont preneuses. Une fille comme Martha, vous vous en doutez (et si vous ne vous en doutez pas, c’est que vous êtes encore plus tarte que je ne le supposais) n’échappe pas à la tradition. Ma salade lui plaît. Elle l’arrose d’un filet de citron et l’avale toute crue.

Je continue de la baratiner comme quoi elle a les plus beaux lampions du monde, les crins les plus romantiques, la menteuse la plus alerte, la peau la plus veloutée.