– Tu le regretteras mon garçon.
– Ca m’est égal.
– C’est que tu es sérieusement malade.
– Ca m’est égal.
– En peu de temps, la fièvre peut te faire passer de vie à trépas.
– Ca m’est égal.
– Tu n’as pas peur de la mort?
– Pas du tout! Et puis, plutôt mourir que boire cette sale mixture.
A ce moment-là, la porte de la chambre s’ouvrit toute grande. Quatre lapins entrèrent. Ils étaient noirs comme de l’encre et portaient sur leurs épaules un petit cercueil.
– Qu’est-ce que vous me voulez? – hurla Pinocchio, effrayé, en se redressant sur son lit.
– On est venu te chercher – répondit le plus grand des lapins.
– Me chercher? Mais je ne suis pas encore mort!
– Pas encore, mais il ne te reste plus que quelques minutes à vivre puisque tu refuses de prendre le médicament pour combattre la fièvre!
– O Fée, ma bonne Fée – supplia alors la marionnette – apportez-moi tout de suite ce verre! Dépêchez-vous, par pitié, je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir…
Pinocchio prit le verre à deux mains et le vida d’un trait.
– Dommage! – dirent les lapins – On a fait le voyage pour rien.
Remettant le cercueil sur leurs épaules, ils sortirent en grommelant De fait, quelques minutes plus tard, Pinocchio sautait de son lit, bel et bien guéri. Il faut savoir que les marionnettes en bois ont la chance de tomber rarement malade et qu’elles se rétablissent très vite.
Le voyant courir et s’ébattre à travers la pièce, vif et joyeux comme un jeune chiot, la Fée lui fit remarquer:
– Donc le médicament t’a vraiment fait du bien.
– Plus que du bien! Il m’a fait revivre!
– Alors pourquoi t’es-tu fait tant prier pour le boire?
– Nous, les enfants, sommes tous pareils! On craint plus les médicaments que la maladie.
– Mais c’est très mal! Les enfants devraient savoir qu’un bon médicament pris à temps peut les guérir, peut-être même les empêcher de mourir.
– Oh! Une autre fois, je ne me ferai pas prier! Je me souviendrai de ces lapins noirs portant un cercueil sur leurs épaules. J’attraperai tout de suite le verre, et hop!
– Bon, maintenant viens près de moi et raconte-moi comment tu t’es retrouvé entre les mains des brigands.
– Voilà: le montreur de marionnettes Mangiafoco m’avait donné quelques pièces d’or en me disant: «Tiens, porte-les à ton papa!». Mais moi, j’ai rencontré en chemin deux personnes très bien, un Renard et un Chat, qui m’ont proposé de transformer ces pièces en mille, même deux mille autres. Ils m’ont dit: «Viens avec nous, on t’emmènera au Champ des Miracles» et j’ai répondu «D’accord». Après, ils ont dit: «Arrêtons-nous à l’auberge de l’Écrevisse d’Or, nous en repartirons après minuit». Mais quand je me suis réveillé, ils étaient déjà partis. Alors, je me mis à marcher dans la nuit, une nuit complètement noire, et là je suis tombé sur deux bandits cachés dans des sacs à charbon. «Montre ton argent!» qu’ils m’ont dit. Moi, j’ai répondu: «Je n’en ai pas». J’avais caché mes pièces d’or dans ma bouche. L’un des brigands a voulu les prendre. Je l’ai mordu très fort et lui ai coupé la main mais, quand je l’ai recrachée, je me suis aperçu que c’était la patte d’un chat. Puis les bandits se sont mis à me courir après, et plus je courais, plus ils couraient.
Ils ont fini par me rattraper et ils m’ont pendu par le cou à un arbre de ce bois en disant: «Nous reviendrons demain quand tu seras mort. Tu auras la bouche ouverte et nous n’aurons plus qu’à prendre les pièces que tu caches sous ta langue».
– Ces pièces – questionna la Fée – où sont-elles maintenant?
– Je les ai perdues!
C’était un mensonge. Les pièces, Pinocchio les avaient dans sa poche. Et il n’eut pas plus tôt menti que son nez, déjà conséquent, s’allongea immédiatement.
– Et où les as-tu perdues?
– Dans le bois.
C’était un deuxième mensonge. Le nez de Pinocchio s’allongea encore plus.
– Si tu les as perdues dans le bois, on va les chercher et on les retrouvera. Tout ce qui se perd dans ce bois se retrouve toujours.
– Ah oui! Maintenant, je me rappelle. – répliqua la marionnette qui s’embrouillait – Les quatre pièces d’or, je ne les ai pas perdues. Je n’ai pas fait attention et je les ai avalées avec votre médicament.
A ce troisième mensonge, son nez grandit tellement que Pinocchio ne pouvait plus tourner la tête. S’il la tournait d’un côté, le nez rencontrait le lit ou les vitres de la fenêtre. S’il la tournait de l’autre, il se heurtait aux murs ou à la porte de la chambre. Et s’il relevait tant soit peu la tête, il risquait de crever un œil à la Fée.
Celle-ci le regardait en riant.
– Pourquoi riez-vous – s’enquit la marionnette, soucieuse et confuse à cause de ce nez qui n’arrêtait pas de croître.
– Je ris de tes mensonges.
– Et comment savez-vous que j’ai menti?
– Mon garçon, les mensonges se repèrent tout de suite. Il y a ceux qui ont les jambes courtes et ceux qui ont le nez long. A l’évidence, tes mensonges à toi font partie de la deuxième catégorie.
Honteux, ne sachant plus où se cacher, Pinocchio essaya de s’enfuir de la pièce mais il n’y parvint pas. Son nez était désormais si grand qu’il ne pouvait plus passer par la porte.
Chapitre 18
Comme on peut le deviner, la Fée laissa pleurer et hurler Pinocchio, furieux de ne pas pouvoir sortir à cause de son nez. Elle voulait lui donner une leçon afin qu’il perde l’habitude de dire des mensonges, le plus gros défaut qu’un enfant puisse avoir. Mais quand elle le vit transfiguré par le désespoir, les yeux lui sortant de la tête, elle eut pitié de lui et frappa dans ses mains. Tout un essaim d’oiseaux appelés piverts entra par la fenêtre. Se posant sur le nez disproportionné de la marionnette, ils entreprirent de le becqueter tant et si bien qu’en quelques minutes, le nez retrouva sa taille normale.
– Vous êtes ma bonne Fée et je vous aime beaucoup! – s’exclama Pinocchio en séchant ses larmes.
– Moi aussi, je t’aime – répondit la Fée – et si tu souhaites rester ici avec moi, tu seras mon petit frère et moi je serai ta gentille petite sœur.
– Je resterais bien volontiers mais… mon pauvre papa?
– J’ai pensé à tout. Ton papa a été averti. Il sera là avant la nuit.
– Vraiment? – hurla Pinocchio en sautant de joie – Alors, si vous le permettez, ma bonne Fée, je voudrais aller à sa rencontre. Il me tarde de pouvoir l’embrasser, lui qui a tant souffert à cause de moi!
– Va donc, mais fais attention de ne pas te perdre. Prends la route qui traverse le bois. En passant par-là, je suis sûre que tu le trouveras.
Pinocchio partit et, dés qu’il fut dans la forêt, il se mit à courir comme un chevreuil. Pourtant, arrivé près du Grand Chêne, il s’arrêta: il lui avait semblé entendre marcher dans le sous-bois. Il ne s’était pas trompé. Or savez-vous qui apparut sur le chemin? Le Renard et le Chat, ses deux compagnons de voyage avec lesquels il avait dîné à l’auberge de l’Écrevisse Rouge!