– La ferme, espèce de raseur! Tu ferais mieux de sucer deux pastilles de lichen pour guérir ton rhume. Va donc te mettre au lit et attraper une bonne suée!
Au même moment les écoliers, qui avaient épuisé leurs propres stocks de livres, repérèrent ceux de la marionnette qui traînaient non loin d’eux et s’en emparèrent en un clin d’œil.
Parmi ces livres, il y avait un volume relié avec du carton épais et du parchemin au dos et aux angles. C’était un traité d’arithmétique qui pesait des tonnes.
L’un des gamins attrapa le livre, visa la tête de Pinocchio et le lança de toutes ses forces. Mais au lieu de toucher la marionnette, le traité d’arithmétique rencontra la tempe d’un autre gosse et le garçon, blanc comme un linge, s’effondra sur le sable en hurlant:
– Maman, au secours! Je meurs…
A la vue du gisant, les enfants, effrayés, détalèrent à toutes jambes et disparurent
Attristé et paralysé par la peur, Pinocchio fut le seul à rester. Il parvint néanmoins à aller tremper son mouchoir dans l’eau pour rafraîchir le front de son camarade d’école. Pleurant à chaudes larmes, il l’appelait par son nom et le suppliait:
– Eugène, mon pauvre Eugène! Ouvre les yeux, regarde-moi! Pourquoi tu ne réponds pas? Ce n’est pas moi, tu sais, qui t’ai fait mal! Crois-moi, ce n’est pas de ma faute! Ouvre les yeux, Eugène! Ouvre-les, sinon je vais mourir moi aussi… Oh, mon Dieu! Comment je vais faire pour rentrer à la maison? Comment trouver le courage de me montrer à ma chère maman? Que vais-je devenir? Où m’enfuir? Où me cacher? Oh! J’aurais bien mieux fait d’aller à l’école! Pourquoi donc ai-je écouté mes camarades? A cause d’eux, je suis damné. Pourtant, le maître me l’avait bien dit, et aussi ma maman: «Méfie-toi des mauvais camarades!». Mais j’ai la tête dure comme du bois, je suis obstiné comme une mule… Je n’écoute rien et n’en fais qu’à ma guise! Et après, je paie les pots cassés. C’est comme cela depuis que je suis né. Jamais je n’ai eu une minute de répit. Oh! Mon Dieu! Que vais-je devenir? Que vais-je devenir?
Et il pleurait. Et il braillait. Et il se frappait le front en appelant le pauvre Eugène. Et puis il entendit des pas.
C’étaient deux gendarmes.
– Qu’est-ce que tu fais par terre? – demandèrent-ils
– Je soigne mon copain.
– Il s’est fait mal?
– Ben oui!
– C’est même sérieux! – observa l’un des gendarmes qui s’était penché sur Eugène – Ce garçon est blessé à la tempe. Qui lui a fait ça?
– Ce n’est pas moi – balbutia la marionnette qui ne respirait plus.
– Si ce n’est pas toi, c’est qui?
– C’est… Ce n’est pas moi…
– Et avec quoi a-t-il été blessé?
– Avec ce livre.
Pinocchio ramassa le traité d’arithmétique et le montra aux gendarmes.
– Ce livre, il est à qui? – questionna l’un des gendarmes.
– A moi…
– Bon, on a compris. Lève-toi et suis-nous.
– Mais je…
– Suis-nous, je te dis!
– Mais je suis innocent…
– Allez! En route!
Comme des pêcheurs venaient à passer, frôlant le rivage avec leur bateau, les gendarmes les interpellèrent:
– On vous confie ce garçon blessé. Emmenez-le chez vous et soignez-le. On passera demain le voir.
Puis ils placèrent Pinocchio entre eux et lui ordonnèrent brutalement:
– Maintenant, en avant! Et pas de traînasserie! Sinon, gare à toi!
La marionnette ne se le fit pas répéter deux fois et ils s’engagèrent sur le sentier qui conduisait au village. Mais le pauvre diable de Pinocchio ne savait plus où il en était. Il lui semblait être en plein rêve, vivre un cauchemar. Il n’était plus lui-même. Il voyait double, ses jambes tremblaient, sa langue, collée au palais, l’empêchait de parler. Pourtant, malgré son hébétude, une pensée lui déchirait le cœur: celle de devoir passer sous les fenêtres de la bonne Fée escorté de deux gendarmes. Il aurait préféré mourir.
Ils étaient sur le point d’entrer dans le village quand une bourrasque de vent arracha le bonnet de Pinocchio qui alla valser une dizaine de pas plus loin. Alors, s’adressant aux gendarmes:
– Puis-je aller chercher mon bonnet?
– D’accord. Mais faisons vite.
Pinocchio alla donc ramasser le bonnet mais, au lieu de le remettre sur sa tête, il le fourra entre ses dents et se mit à courir à toute allure vers la plage. Il filait comme une balle de fusil.
Les gendarmes, comprenant qu’il leur serait difficile de le rattraper, lâchèrent un énorme dogue qui gagnait habituellement toutes les courses de chiens. Pinocchio courait très vite, le chien aussi. Les villageois se pressèrent à leurs fenêtres et dans la rue, curieux de connaître l’épilogue de cette féroce compétition.
Ils durent rester sur leur faim: Pinocchio et le dogue soulevaient une telle poussière qu’en peu de temps il ne fut plus possible de rien voir.
Chapitre 28
Lors de cette course désespérée arriva un moment terrible où la marionnette se crut perdue. En effet, Alidor – c’était le nom du chien – courait si vite qu’il avait presque rattrapé Pinocchio. A tel point que celui-ci pouvait entendre, juste derrière lui, la respiration haletante de la sale bête et sentir la chaleur de son haleine.
Heureusement, la plage était toute proche car on pouvait déjà voir la mer.
Arrivé sur le sable du rivage, Pinocchio sauta comme une grenouille et plongea dans les flots. Son poursuivant, au contraire, voulut s’arrêter mais, emporté par sa course infernale, il se retrouva à l’eau lui aussi. Ne sachant pas nager, le dogue se mit à agiter convulsivement ses pattes pour se maintenir à la surface. Or, plus il remuait ses pattes, plus il coulait.
Hagard, ses yeux exprimant la terreur, le pauvre chien aboyait et suppliait:
– Au secours! Je me noie! Je me noie!
– Va te faire… – répliquait la marionnette qui se tenait à distance, loin de tout danger.
– Aide-moi, Pinocchio, mon ami! Sauve-moi de la mort!
Pinocchio, qui avait le cœur sur la main, finit par être ému par ces cris déchirants. Alors, s’adressant au dogue:
– Si je t’aide à te tirer de ce mauvais pas, tu me promets de me laisser tranquille?
– Je te le jure! Je te le jure! Dépêche-toi, par pitié! Si tu hésites une minute de plus, je suis mort.
C’est vrai qu’il hésitait, Pinocchio. Mais il se rappela ce que son papa lui avait dit tant de fois, à savoir qu’un bienfait n’est jamais perdu. Il nagea donc jusqu’à Alidor, le saisit par la queue et le tira jusque sur le sable sec du rivage.
Le chien ne tenait plus sur ses pattes. Il avait bu tellement d’eau salée qu’il était gonflé comme un ballon. Pour autant Pinocchio ne s’y fiait pas trop et il estima plus prudent de retourner dans la mer. En s’éloignant du bord, il lança à son poursuivant devenu son obligé:
– Adieu Alidor, bon voyage et bonjour chez toi