«Honorable public, gentilshommes et belles dames!
«Votre humble serviteur, de passage dans cette illustre cité, a le plaisir mais aussi la fierté de présenter à son éminent public un célèbre petit âne qui a déjà eu l’honneur de danser devant Sa Majesté l’Empereur de toutes les principales Cours d’Europe
«Je vous remercie de votre participation et de votre indulgence!»
Rires et applaudissements suivirent cette introduction mais les applaudissements redoublèrent et déferlèrent comme un coup de tonnerre quand Pinocchio entra sur la piste. Il était paré comme s’il allait à une fête. Il arborait une bride neuve en cuir qui reluisait et qui était chargée de boucles et de clous en cuivre, deux camélias blancs ornaient ses oreilles, sa crinière tressée était parsemée de petits nœuds argentés et des rubans de velours amarante et bleu-ciel enveloppaient sa queue. C’était, en somme, un amour de petit âne!
Le directeur continua son discours:
«Vénérable public! Je ne vous cacherai pas les grandes difficultés que j’ai éprouvées pour comprendre et maîtriser ce mammifère alors qu’il paissait librement de montagne en montagne dans les plaines torrides du sud. Observez, je vous prie, la sauvagerie de son regard et vous comprendrez que, tous les moyens habituels pour en faire un quadrupède domestique ayant échoué, j’ai dû souvent recourir à l’aimable dialogue du fouet. Mettant en pratique la méthode de Galles, j’ai découvert qu’il avait dans son crâne le cartilage de Carthage que la Faculté de Médecine de Paris elle-même désigne comme le bulbe régénérateur des cheveux et celui de la danse pyrrhique, la danse guerrière des anciens Grecs. C’est pourquoi je l’ai non seulement dressé à sauter dans des cerceaux, mais aussi à danser. Admirez et appréciez! Mais avant de prendre congé de vous, je vous invite, Messieurs et Mesdames, à venir au spectacle diurne de demain soir. Dans l’hypothèse où la pluie menacerait, la représentation de demain soir serait alors reportée à demain matin, à onze heures de l’après-midi».
Après une nouvelle profonde révérence, le directeur se tourna vers Pinocchio:
– Courage, Pinocchio! Mais avant les exercices, il vous faut saluer ce respectable public.
Pinocchio, obéissant, se mit à genoux sur ses pattes avant et resta ainsi jusqu’au moment où, faisant claquer son fouet, le directeur ordonna:
– Au pas!
L’ânon se releva et commença à tourner, au pas, autour de la piste.
Puis le directeur commanda:
– Au trot!
Et Pinocchio passa au trot.
– Au galop!
Pinocchio galopa.
– A toute allure!
Et alors que l’ânon filait comme un cheval arabe, le dompteur leva un bras en l’air et tira un coup de pistolet.
L’âne, faisant semblant d’être blessé, s’effondra au milieu de la piste et fit le mort.
Une fois relevé, des hurlements et des applaudissements assourdissants emplirent le cirque. Pinocchio leva la tête vers le public et… il vit dans une loge une belle jeune femme qui portait à son cou un collier en or au bout duquel pendait un médaillon.
On distinguait, dans ce médaillon, le portrait de la marionnette.
– Mais c’est mon portrait! Cette dame est la Fée! – s’étonna Pinocchio en reconnaissant la jeune femme. Alors, sa joie lui faisant oublier toute prudence, il voulut crier:
– Ma Fée! Ma bonne petite Fée!
Mais rien ne sortit de sa gorge que des braiments sonores et prolongés qui firent éclater de rire tous les spectateurs, et surtout les enfants.
Le directeur, pour lui faire comprendre qu’il n’est pas bien élevé de braire au nez du public, lui appliqua un bon coup sur le museau avec le manche de son fouet.
Le pauvre petit âne, tirant une langue longue comme le bras, se lécha le museau pendant plusieurs minutes afin de calmer la douleur.
Mais son plus profond désespoir fut quand, regardant de nouveau le public, il ne vit plus personne dans la loge. La Fée avait disparu!
Il crut qu’il allait mourir. Ses yeux se remplirent de larmes et il se mit à sangloter. Personne ne s’en rendit compte et encore moins le directeur du cirque qui fit claquer son fouet et cria:
– Allez Pinocchio! Maintenant fais voir à ces messieurs-dames avec quelle élégance tu sais sauter dans les cercles.
Pinocchio fit plusieurs tentatives mais à chaque fois qu’il se présentait devant le cerceau, au lieu de le traverser, il passait dessous. Prenant une nouvelle fois son élan, il faillit réussir mais ses pattes arrières restèrent accrochés au cerceau et il s’affala de tout son long sur la piste.
Quand il se releva, il boitait et il eut le plus grand mal à rejoindre l’écurie.
– Pinocchio, reviens! On veut le petit âne! Pinocchio! Pinocchio! – hurlaient les enfants apitoyés par ce qu’ils venaient de voir.
Mais le petit âne ne revint pas.
Le lendemain matin, le vétérinaire, c’est à dire le médecin des animaux, déclara qu’il resterait estropié toute sa vie.
Alors le directeur du cirque appela son garçon d’écurie:
– Que veux-tu que je fasse d’un baudet boiteux? Ce serait le nourrir à perte. Emmène-le donc au marché et revends-le.
Arrivés sur la place du marché, ils trouvèrent tout de suite un acheteur:
– Combien cet âne boiteux?
– Vingt lires.
– Je t’en donne vingt centimes. Ne crois pas que je vais m’en servir. Je l’achète uniquement pour sa peau. Je vois qu’il a la peau particulièrement dure et j’en ai besoin pour fabriquer un tambour pour l’orchestre de mon village.
Je vous laisse imaginer, mes enfants, les sentiments du pauvre Pinocchio quand il entendit qu’il allait devenir un tambour!
Après avoir versé les vingt centimes, l’acheteur conduisit l’ânon jusqu’à un rocher qui surplombait la mer, lui suspendit une grosse pierre au cou, attacha une corde à l’une de ses pattes tout en gardant l’autre bout à la main et lui donna une forte bourrade qui le projeta dans l’eau.
Avec ce poids autour du cou, Pinocchio coula tout au fond de la mer tandis que l’acheteur, tenant toujours l’autre extrémité de la corde, alla s’asseoir sur le rocher en attendant que l’âne ait tout le temps de se noyer pour qu’il puisse, ensuite, récupérer sa peau…
Chapitre 34
Il y avait presque une heure que l’âne était dans l’eau et son acquéreur se dit:
– Maintenant, il doit être tout à fait noyé. Remontons-le pour faire le tambour avec sa peau.
Il tira sur la corde qu’il avait attachée à l’une des pattes de l’âne, tira, tira, et vit affleurer à la surface de l’eau… vous savez quoi? Au lieu d’un petit âne mort, apparut une marionnette bien vivante qui se tortillait comme une anguille.
Le pauvre homme crut rêver. Il resta là, abasourdi, la bouche grande ouverte et les yeux exorbités.